Le Père Louis Deslandes et les Servantes du Sacré Cœur de Jésus en Corée du Sud : Ouverture d’une léproserie à Pohang en 1956
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Rédigé par Jean-Luc BONNIN, historien de la Congrégation des Servantes du Sacré-Cœur, le 30/10/2026
L’histoire collective de Sœur Marie-Suzanne du sacré cœur (née Alice Novial, congrégation des Sœurs de la société de Marie – Lyon), du Père Joseph A. Sweeney (Maryknoll Etats-Unis), du Père Louis Deslandes (MEP) et des sœurs de la congrégation qu’il a bâti, les Servantes du Sacré de Jésus (Pohang Corée du Sud), n’est pas encore écrite. C’est donc en juxtaposant des lettres écrites ou reçues par le père Louis Deslandes, des témoignages des Servantes du Sacré de Jésus, des échanges avec les paroissiens de l’église catholique coréenne de Paris (rue Boissonade), d’articles de presse, de travaux de recherche français ou coréens que je vous propose d’appréhender cette histoire collective[1].
Connaissez-vous le peuple de Hansen ?
Pour entrevoir l’immensité des non-dits que cache cette dénomination il faut se souvenir de l’évangile de Matthieu 10,8: « Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. » C’est un bel envoi en mission. Mais sorti de son contexte, il apparaît aujourd’hui comme discriminant. Le lépreux n’est pas un malade. Il est incurable.
Les lépreux, se sentant encore discriminés, rejetés au milieu du XXe siècle, ont souhaité devenir le peuple d’Hansen. Le peuple d’Hansen, un nom pour sans doute ne pas oublier le médecin Norvégien qui en 1873 en identifiant le bacille responsable de la lèpre a fait le premier pas vers leur guérison. Aujourd’hui certains pays, comme la Corée du Sud, remplacent systématiquement dans les textes officiels le mot lépreux par malades de Hansen.
Nous allons voir dans cet article comment trois missionnaires, en coordonnant leurs actions sur trois continents, ont réussi à changer le regard des hommes. Pousser la porte de la léproserie de Pohang en Corée du Sud, pour être plus exact la clinique dermatologique Damien du Père Louis Deslandes et des Servantes du sacré Cœur de Jésus, c’est découvrir comment trois volontés missionnaires ont mis au point le protocole de soin qui ensuite adopté par la sphère médicale Sud-Coréenne va faire reculer, de façon significative, la maladie d’Hansen dans le pays.
La patientèle lépreuse coréenne
Le révérend Père Louis Deslandes, le 4 mars 1957, dans une lettre au Chapelain, écrit : « Depuis le 20 décembre nous avons commencé un nouveau travail d’apostolat : nous soignons les lépreux de la région. Cela est très absorbant parce qu’ils vivent séparés des villages par petits paquets ou reclus ou cachés (se défendant de la police). Nous en avons découvert, et commencé à traiter plus de 140 déjà sur les huit cents qu’on dit exister dans la région. Beaucoup (des familles bourgeoises – ou dans des situations sociales supérieures-) viennent en cachette se faire traiter. … Je bâtis pour eux un dispensaire, à part tellement tout le monde a peur d’eux. »

Lorsque j’évoque avec mes amis coréens le traitement de la lèpre en Corée, deux thèmes reviennent souvent : La léproserie sur l’île de Sorok (SorkoDo) – lieu de renfermement et d’exclusion – est abordée systématiquement.
Parfois, les plus anciens évoquent le cannibalisme (rumeur selon laquelle il fallait isoler les lépreux qui pensaient guérir en mangeant de la chair de jeunes enfants).
Quelles sont les causes historiques de tels constats : Jae-Hyung Kim, dans son article « Death and Survival of Patients with Hansen’s Disease in Colonial Korea », Korean Journal of Medical History (article en accès libre sous licence CC BY-NC) nous donne une chronologie de l’évolution de la société coréenne face à la maladie que l’on peut résumer ainsi:

1. Avant Sorokdo : peur sociale, superstition et exclusion diffuse
L’auteur montre que jusqu’en 1916, année de construction du Sorokdo Charity Hospital, la lèpre remet en cause le modèle familial coréen traditionnel. La lèpre apparaît incurable, honteuse et dangereuse. Le malade va être exclu de la famille pour éviter à la famille d’être elle-même marginalisée. Puis le patient sera rejeté par le voisinage et enfin écarté par le village.
Ce n’est pas uniquement l’occupant, l’état colonial japonais, qui exclut. L’hostilité sociale va pousser les malades au désespoir et à l’isolement soit seul ou soit en groupes organisés pour protéger les personnes saines de la maladie. Il suffira de quelques articles sur des meurtres intra-familiaux, l’anthropophagie, les agressions d’enfants pour qu’une panique morale commence à se répandre dans la société coréenne.
2. Montée de l’internement : Sorokdo comme solution coloniale
En 1917 démarre l’internement forcé. L’auteur parle d’un tournant majeur. La lèpre devient un objet de gestion globale organisée. L’ile de Sorok apparaît comme un lieu de protection et de guérison, mais c’est en fait un lieu de rupture entre les malades et la société coréenne.
1920, montée de la peur publique,
1922 rumeurs sur des vagues de lépreux,
1924 une demande nette d’internement.
1926 la presse relate quelques cas de suicide parmi les malades (même guéris).
1930 Sorokdo apparaît comme le seul horizon possible pour les malades.
1933 L’établissement s’agrandit et les malades en prise avec une exclusion sociale trop forte demandent eux-mêmes à y être envoyé (attitude décrite comme paradoxale par l’auteur.)

3. Radicalisation dans les années de guerre : travail forcé, eugénisme, résistance
C’est la période la plus extrême. Elle est décrite par la National Human Rights Commission of Korea (site consulté le 11/05/2026) avec les termes suivants : « La politique Hansen sous la domination japonaise se traduisait par un isolement complet et absolu, un isolement à vie et l’éradication des descendants. »
Les tournants de la prise en charge de la lèpre dans la littérature officielle coréenne
Un approfondissement de l’histoire coréenne identifie des tournants dans la prise en charge de la maladie. Ce tournant est d’abord visible au niveau des infrastructures. Entre 1909 et 1939 quatre grands hôpitaux (léproseries) sont construits. Pusan, Gwanju qui sera ensuite déménagé à Yeosu, Sorokdo et Daegu. Puis un tournant s’amorce en 1950 avec l’apparition du village Saint Lazare (Gwangmyeong avant d’être transféré à Uiwang) construit par l’évêque George Caroll Ahn.

C’est le premier « 정착촌 », le premier setlment/resetlement village, la première colonie dans laquelle les malades deviennent autonomes et prennent en charge leur réhabilitation, leur nouvelle vie. C’est une volonté d’empathie et le désir de rompre l’isolement.
En 1961 débute un programme national de construction de ces villages. On en comptera 68 en 1968. Ces villages hébergent alors 10 865 personnes.

Quatre personnalités accompagnent ce tournant Coréen. Le Dr Joon Lew (Yu Jun) qui en 1947 fonde la Korean Leprosery Association, première organisation coréenne nationale de lutte contre la lèpre. En 1956 l’association devient la Korean Leprosery Association. Sa mission est élargie à la prévention, le traitement et la réhabilitation. Le Dr Joon Lew deviendra la figure nationale de la lutte antilépreuse (structuration nationale et évolution institutionnelle).
Le second nom est celui de l’évêque George Carroll Ahn, qui après la fondation du Village Saint-Lazare va devenir la figure fondatrice du versant catholique caritatif. Avec la Catholic Relief Society soutenue par des groupes religieux, notamment la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, il pourvoit à l’aide alimentaire, notamment du maïs. Il est dit que la quantité de maïs reçue était si importante qu’elle aurait été suffisante pour recouvrir toute la superficie de la Corée d’une couche de 5 cm.
C’est à la demande de Monseigneur Caroll que le Père Sweeney, qui s’est auparavant illustré en Chine, va venir en Corée. Il a auparavant été fait prisonnier par les Chinois. Libéré, il retourne aux États-Unis où il continue ses recherches contre la lèpre. A partir de 1956 le Père Sweeney, dont nous verrons plus loin l’action, va diriger la Catholic Leprosery Service et prendra en charge les soins mobiles. Il deviendra la Figure majeure du versant catholique social.
Enfin le docteur anglais R. G. Cochrane, déjà mondialement reconnu, va être invité en 1955 pour proposer un plan directeur de lutte contre la lèpre. Ses recommandations seront prises en compte dès 1956. La législation coréenne ne va pas être en reste en actant ce tournant en 1963. La loi met fin à la ségrégation forcée du peuple de Hansen, à l’enfermement dans les léproseries.
La lecture de cette chronologie, l’identification de ces tournants pourraient faire penser que la reconnaissance en tant que malades des lépreux s’est faite dès les années 1960. Ce n’est pas le cas. Le mot lèpre était partout occulté. La première clinique fondée en 1955 par le Docteur Lew, puis la construction d’un autre bâtiment de 4 étages en face de l’hôpital de Severance en 1959 n’ont été acceptées que parce que ces bâtiments portaient le nom de « clinique dermatologique spécialisée ».

Il apparaît donc que même si la volonté gouvernementale est affichée dès 1963, une résistance sociétale persiste. Le site du National Human Rights Commission of Korea (consulté le 11/05/2026) décrit cette résistance avec les termes suivants :
« Après le retrait de l’armée japonaise, suite à la défaite de l’Empire japonais en 1948, plus de 10 tragédies anti humaines ont eu lieu, telles que le massacre de Sorokdo, au cours duquel 84 personnes Hansen ont été massacrées par des employés du centre de réhabilitation de Sorokdo, et le massacre de Bitori, où des habitants locaux ont massacré en groupes des patients Hansen à cause de la reconquête de l’île de Bitori après la guerre du 25 juin » . (La guerre entre les deux Corées).

Nous pouvons lire sur le même site qu’en 2006 « La souffrance du peuple Hansen se poursuit encore aujourd’hui. Actuellement, seulement environ la moitié des quelque 16 000 habitants Hansen à travers le pays vivent chez eux, et le reste vit dans 89 fermes et installations de quartier comme l’île nationale de Sorok à travers le pays. »
La situation actuelle de la maladie d’Hansen en Corée du sud est la suivante : les chiffres récents, issus de « l’histoire de la politique de gestion des maladies de Hansen en Corée, Park So-jin , Park Jang-ho , Park Young-joon, Rapport Hebdomadaire Santé Publique 2025 ; 18(20): 754-768, Publié en ligne le 7 mai 2025 nous disent :
« En 2024, il y a eu 5 nouveaux cas de maladie de Hansen, 7 135 personnes étaient éligibles au projet de maladie de Hansen, avec un âge moyen de 80,9 ans, et 73,5 % présentaient des handicaps causés par la maladie de Hansen. » La courbe du suivi des malades débute en 1953 avec 17 458 malades. Elle atteint un sommet de 38 229 en 1969 et décroît régulièrement pour atteindre le chiffre de 7 135 en 2024.
La littérature ne parle que d’un seul de trois missionnaires que cet article veut mettre en avant : le Père Sweeney. Elle semble occulter le rôle de Sœur Marie Suzanne et celui du Père Louis Deslandes et de sa congrégation des Servantes du Sacré Cœur de Jésus. Poussons donc les portes de la léproserie de Pohang (la clinique dermatologique Damien) pour voir comment ces trois missionnaires ont accompagnés voire initiés ces tournants de la lutte antilépreuse en Corée du Sud.
L’action missionnaire catholique en Corée du Sud contre la lèpre
Cette seconde partie va exposer l’hypothèse suivante : Trois géants ont bâti un réseau missionnaire catholique international de lutte contre la lèpre en Corée du sud.
C’est en relisant la lettre au Chapelain (Œuvre de Dieu tome 1 P 197) du Père Louis Deslandes que cette hypothèse a vu le jour : « Nous avons le remède de Sœur Suzanne, oblate de Marie de Lyon, et le vaccin préventif pour les jeunes et les douteux »
L’article « Au milieu des pins de la baie de Pohang » de la Revue Missionnaire d’Asie n° 103 en 1959 Léon Trivière a renforcé cette hypothèse. « Un jour un médecin fut invité à Songdjeng*. Pour éviter des réactions possibles, on le présenta comme dermatologiste. En réalité c’était un léprologue. Il fit les premières piqûres de marianum. Les petites servantes du Sacré-Cœur le regardèrent, l’assistèrent puis l’imitèrent. Le pas était franchi. » * Songdjeng est le premier emplacement du couvent des servantes du Sacré-Cœur à Pohang.
Qui est donc la Sœur Suzanne ? Mme Hélène Diethrich, dans son article “Sœur Marie-Suzanne, missionnaire mariste et scientifique reconnue” de la revue Aleteia, du 18 avril 2026 nous la présente. Sœur Marie-Suzanne, née Alice Novial, entre à 17 ans dans la congrégation des sœurs de la société de Marie. Pendant 26 ans elle soigne la lèpre en Océanie (archipel des Fidji). Elle revient étudier à l’institut Pasteur à Paris en 1935. Elle dirige le laboratoire de recherche contre la lèpre à Lyon (1944 – Mgr Joseph Lavarenne). Elle découvre la Mycobacterium Marianum[2], premier antigène contre la lèpre. Elle se voit remettre le prix de Meilleur Ouvrier de France laborantine (spécialité microphotographie) en 1959. Avec l’autorisation du ministère de la santé, l’antigène et le vaccin ont été distribués gratuitement dans le monde.
Pressentie pour le prix Nobel elle refuse de poser sa candidature. Elle donnera néanmoins de multiples conférences aux États-Unis et au Canada (à la demande de ses sœurs). Regardons maintenant le rôle du second géant le père Joseph A Sweeney (MaryKnoll).

Dans son mémoire sur le Père Louis Deslandes, M Olivier Sibre (p 131 référence 582 – AMEP, BME 2, Taikou Mars) donne un témoignage différent de la première visite d’un léprologue à Pohang.
« Un fait insignifiant est à l’origine de cette création nouvelle. Un médecin philippin [Dr Bagalouis] spécialisé dans l’étude de la lèpre annonce sa visite au Père [19 décembre 1956] dans le but de visiter les lépreux des environs. »
Après recherche, il apparaît que le médecin philippin est en fait le docteur Artemio A. Bagalawis. Il a déjà travaillé avec le Père Joseph A. Sweeney en Chine. A la demande de ce dernier, il est en venu accompagné de son épouse pour apporter son aide en Corée en 1955. Le couple y restera 10 ans.
Un mail reçu de Sœur Christa, responsable des archives de la Congrégation des Servantes du Sacré Cœur de Jésus, apporte encore une précision.
« En 1956, le père Sweeney, de la congrégation des Maryknoll, a demandé que des religieuses soient envoyées pour l’apostolat auprès des lépreux, et c’est Sœur Belladetta qui a été la première à répondre à cette demande. »
Le chaînon manquant entre Sœur Marie Suzanne et le Père Sweeney a été ensuite facile à reconstruire. En effet ils étaient tous les deux en 1954 présents aux États-Unis. Et la presse en parle.
The Catholic Standard and Times, Volume 60, Number 11, 10 December 1954, montre une photo de Mgr Fulton J. Sheen (béatifié le 24 septembre 2026) alors directeur national de la Society for the propagation of the faith avec Soeur Marie Suzanne et indique que : « Au cours de sa visite, parrainée par la Société pour la propagation de la foi, Sœur Marie Suzanne sera accompagnée du Révérend Joseph Sweeney, M.M., missionnaire chevronné auprès des lépreux à Kongmoon, en Chine, qui contribue au financement de ses recherches scientifiques. »
Dans un autre article The Catholic Standard and Times, Volume 61, Number 10, 2 December 1955, il est indiqué que sœur Marie Suzanne écrit aux donateurs de la « Society for the Propagation of the Faith » pour les informer des progrès considérables effectués depuis son voyage aux États-Unis. Grâce aux nouveaux appareils achetés à son retour en France le travail devient plus rapide et facile. Elle indique qu’en un jour le laboratoire a réussi à produire neuf litres d’antigène. Ce dernier est maintenant envoyé partout dans le monde.
Elle remercie pour encore une fois pour ses dons reçus qui assureront le devenir du laboratoire pour les prochaines années.
L’action en Corée du second géant, le Père Sweeney, est rapportée par Lee Min-Sok dans son l’article académique (KCI Korea Citation Index) « The East Asian Leprosy Relief Project of the Maryknoll Missioners and the Activities of Father Joseph A. Sweeney” « À partir de 1955, le P. Joseph A. Sweeney, missionnaire Maryknoll, relance en Corée une œuvre catholique spécialisée en faveur des malades de Hansen. Avec la fondation de la Catholic Leprosy Service en 1956, puis le lancement des cliniques mobiles à partir de 1957, Maryknoll joue un rôle pionnier dans le passage d’une politique centrée sur l’internement à une prise en charge ambulatoire et à domicile. »

Dans un autre article paru dans The Catholic Transcript, Volume LXIV, Number 31, 30 November 1961, le Père Sweeney décrit lui-même son organisation et son activité.
« Le Révérend Joseph A. Sweeney, M.M., en Corée, écrit : Nous disposons ici du Service catholique de lutte contre la lèpre, créé en janvier 1956 sous la direction du défunt Révérend Paul Ro, afin de mettre en place des cliniques mobiles pour la prise en charge et le traitement des cas de lèpre partout en République de Corée où le clergé local sollicitait cette intervention ou où les malades eux-mêmes demandaient de l’aide. Le personnel se compose de quatre médecins, de quinze religieux et de deux infirmières laïques, d’une secrétaire, de trois chauffeurs d’ambulance, de trois assistants polyvalents et de deux prêtres de Maryknoll. Outre la chimiothérapie standard à base de sulfones, ce service propose une prophylaxie* et une antigénothérapie à base de vaccin et d’antigène marianum, laissant à chaque patient le choix entre l’une ou l’autre de ces thérapies, ou les deux. »
* « La prophylaxie désigne l’ensemble des actions visant à éviter ou à diminuer le nombre et la gravité des maladies, à éviter ou à diminuer les facteurs de risque, en amont de la médecine curative, des soins. ». Source prophylaxie – géoconfluence – Jonn Lew de la Yonsei University dans son article The present status of leprosy in Korea in 1969.
« Depuis le lancement du service mobile de lutte contre la lèpre par la Mission catholique en 1957, d’autres équipes mobiles, tant gouvernementales que bénévoles, ont été mises en place et participent activement au dépistage, au traitement et à la sensibilisation des patients à domicile ainsi qu’à des campagnes dans les zones rurales. » Le vrai tournant de 1957 est que l’œuvre de Sweeney et de Maryknoll devient le modèle pionnier du traitement extrahospitalier (cliniques mobiles).
Abordons maintenant le rôle du troisième Géant, le Père Louis Deslandes et de sa congrégation des sœurs du Sacré Cœur de Jésus. Comme nous l’avons déjà vu sa lettre 4 mars 1957 au Chapelain du le Père Louis Deslandes écrit : « Depuis le 20 décembre nous avons commencé un nouveau travail d’apostolat : nous soignons les lépreux de la région. … Je bâtis pour eux un dispensaire, à part tellement tout le monde a peur d’eux. »
Sœur Christa nous donne les précisions suivantes : « Dans le cadre de l’initiative « La Bonne Mère », menée par notre couvent dans les années 1950-1960, deux dispensaires ont été installés à l’entrée du couvent. L’un était une clinique gratuite destinée au grand public (une initiative qui se poursuivait depuis la fondation du couvent en 1935), tandis que l’autre, ouverte en 1957 avec l’aide du père Sweeney, était une clinique gratuite pour les lépreux appelée « Clinique dermatologique Damien ». (…) Bien que notre couvent ne les gère pas directement, les sœurs ont été envoyées dans deux établissements pour soigner les lépreux : l’hôpital de Goseong et l’hôpital de la Sainte Vierge d’Okcheon. Là-bas, elles passaient 15 jours par mois à exercer au sein de l’hôpital, et les 15 jours restants à effectuer des consultations itinérantes dans divers villages des provinces de Chungcheong, Jeolla et Gyeongsang. À cette époque, les lépreux constituaient une catégorie de personnes marginalisées par la société et étaient souvent dans l’incapacité de se rendre directement à l’hôpital. C’est pourquoi les sœurs formaient généralement une équipe composée d’un médecin, d’un chauffeur et de deux sœurs, et parcouraient les villages disséminés aux quatre coins des provinces de Gyeongsang, Jeolla et Chungcheong pour aller à leur rencontre et leur prodiguer des soins. »
Le Père Louis Deslandes et sa congrégation participent donc au réseau en fournissant une partie de la main d’œuvre nécessaire au Père Sweeney. Les deux extraits suivants permettent d’en mesurer l’importance. ODT page 328 – L’œuvre de la Bonne Mère
« Depuis des années nous avions une soixantaine de ces malheureux réunis en groupe à notre charge : « Bethania ». Mal localisé, honni des villages il a été pratiquement détruit par une inondation. Pour le réédifier définitivement nous avons acheté à 4km d’ici une vaste colline isolée et aménageable où eux-mêmes, admirables de courage, nous aide à les implémenter. » ODT page 318 – Lettre à M et MLLES Pontis 1965
« Nos lépreux de ‘’Bethania’’ continuent la construction de leur village modèle tandis que les mille cinq cents autres des environs sont traités régulièrement par les sœurs au dispensaire ici, ou à domicile. Dans deux autres centres nos sœurs encore en visitent et soignent plus de cinq mille. » Cela donne donc 6 500 lépreux visités, soignés par les sœurs sur les 30 000 recensés en 1965 au pic de l’épidémie.»

L’action du Père Louis Deslandes est connue jusqu’en France. Dans une lettre du 19 Juillet 1957, le Père Lemaire fait part au Père Deslandes d’un don en recopiant les lignes écrite par le donateur Raoul Follereau
« Monseigneur, j’ai l’honneur de vous remettre sous ce pli un chèque de cent mille francs que je vous serais très obligé de bien vouloir transmettre au Révérend Père Louis Deslandes à Taëgu (Corée) et qui est destiné au soin des lépreux dont il est chargé … » Raoul Follereau, de l’académie des sciences d’Outre-Mer »
Collaboration entre le réseau missionnaire coréen et le laboratoire de Lyon
Pour que le réseau fonctionne les échanges doivent se faire dans les deux sens. Dans son article « Au chevet des missionnaires : la clinique du Saint-Rédempteur de Lyon, de l’Association médicale missionnaire (1946-1988) » (Histoire et mission Chrétienne 2012 / 1 n° 21) Emmanuel Jaussoin décrit ces échanges autour du Marianum:
« Quoi qu’il en soit, dans les années 1950, le laboratoire lyonnais obtient du Ministère de la santé les visas officiels et les autorisations pour envoyer gratuitement ses produits dans le monde entier. Ainsi 20 000 doses de vaccins et d’antigène sont-elles envoyées pour la seule année 1961. En retour, le laboratoire reçoit les rapports des missionnaires et des médecins qui les utilisent. Les lettres de l’AMM citent ainsi des extraits de rapports envoyés du Rwanda, de Corée, de Birmanie… »
L’article “Result of Marianum Antigen in the Treatment of Leprosy” (1966), publié par le Catholic Leprosy Service de Séoul, est l’un de ces rapports. Les rédacteurs sont les docteurs Artemio BAGALAWIS, Elizabeth OH, Margaret WHANG. Le rapport présente les résultats d’un traitement à grande échelle de la lèpre en Corée et mesure l’efficacité de l’antigène Marianum.
L’étude porte sur un ensemble initial de plus de 11 000 patients, dont 2 869 ont été retenus pour analyse en raison de leur suivi régulier sur une durée pouvant atteindre sept ans et demi. Parmi eux, 2 502 patients ont reçu le Marianum, tandis que les autres ont été répartis dans des groupes comparatifs traités par DDS (sulfone) ou par une combinaison Marianum + DDS.
Le traitement a été administré dans un dispositif étendu comprenant 8 léproseries et 70 postes de soins répartis dans six provinces, assurés par des cliniques fixes et mobiles. La majorité des patients étaient des malades à domicile, souvent en situation de grande précarité, vivant sans abri et sans accès préalable aux soins. Le système de soins incluait également une aide alimentaire mensuelle, essentielle à l’observance thérapeutique.
Les résultats montrent que 66,5 % des patients traités par Marianum présentent une amélioration clinique, contre 59,5% sous DDS, et 72 % dans le groupe combiné. Le traitement semble donc légèrement plus efficace que la thérapie standard de l’époque, en particulier lorsqu’il est associé aux sulfones. Sur le plan bactériologique, environ 83 % des patients initialement positifs deviennent négatifs, ce qui suggère un effet significatif sur l’évolution de la maladie.
L’étude conclut que le Marianum constitue un traitement efficace de la lèpre dans le cadre d’une prise en charge organisée, notamment par des équipes mobiles, adaptées aux populations marginalisées. Toutefois, les auteurs soulignent l’absence de groupe contrôle strict et la nécessité d’études complémentaires pour confirmer ces résultats.

Sur un même registre Le Père Sweeney dans une lettre datée du 19 Octobre 1959 commande au Père Deslandes 380 photographies. On peut penser qu’un nombre aussi important de photos (qui n’ont pas été retrouvées) ait pour destination un suivi clinique des malades.
Comme nous espérons l’avoir démontré, c’est bien le réseau Missionnaire Catholique bâti par la coopération de Sœur Marie Suzanne, du RV Sweeney, du RV Deslandes qui a insufflé en premier le modèle pionnier du traitement extrahospitalier (cliniques mobiles) en Corée du Sud.
Les cliniques mobiles coréennes ont bénéficié du soutien de l’American-Korean Foundation, de l’OEC[3] et du Centre international de développement rural (CIDR) de France après la guerre de Corée, sous le commandement de l’ONU, pour coordonner et gérer l’aide économique et la reconstruction. Par la suite, avec la croissance et la reprise économique, les cliniques mobiles ont été transférées le gouvernement coréen à l’Association coréenne de lutte contre la lèpre.

Conclusion
Tout en restant humble, il me semble nécessaire de ne pas laisser tomber dans l’oubli les réalisations des missionnaires MEP ( tel que le Père Louis Deslandes) et des congrégations qui nous ont précédés. Elles peuvent être sources d’inspiration, d’audace pour les futurs missionnaires appelés à œuvrer dans un apostolat médical.
Remerciements à Sœur Christa, Servante du Sacré Cœur de Jésus – Daegu; Sœur Alphonsia, Servante du Sacré Cœur de Jésus – Pohang; Stephanie Conning Photo Archivist Maryknoll Mission Archives; Hélène Dietrich, autrice d’un article consacré à Sœur Marie-Suzanne; Olivier Sibre, Directeur des études et de la recherche de l’institut Georges Pompidou
Pour découvrir les servantes du Sacré Cœur de Jésus de Pohang : https://www.youtube.com/watch?v=GqDO2TQlDPQ
Pour découvrir l’hôpital Sainte Marie de Pohang : https://www.youtube.com/watch?v=HE-ntmzCAt4
Pour découvrir Les activités de la congrégation : https://encyclopedia.catholic.or.kr/entry/4562
| Le Père Louis Deslandes en France – Une biographie IRFA concise [3241] DESLANDES Louis, Léon (est né le 13 juin 1895 à Parigny (Manche). Il entre au Séminaire des Missions Etrangères en 1921. Il est ordonné prêtre le 23 décembre 1922 et part pour Taegu le 16 avril 1923. Après avoir étudié le coréen, il va à Naksann puis à Pusan. En 1928, il est nommé curé de Nam-san-dong et en 1933, curé de Yong-pyong. C’est là qu’il entreprend en 1935, la fondation de la congrégation des Religieuses servantes du Sacré-Coeur. Nommé à Yong-chon en 1940, tout son couvent le rejoint, puis en 1950, se rassemble à Pohang. Après 1953 la congrégation se développe rapidement. Elle compte 400 religieuses quand il meurt le 17 novembre 1972. Il est inhumé à Pohang. Un remerciement spécial à Mr Olivier Sibre pour son mémoire de maîtrise d’histoire intitulé « Louis Deslandes, prêtre missionnaire apostolique en Corée 1895-1972 ( Université de Paris Sorbonne – 2000) qui est la référence la plus complète existante aujourd’hui sur le père Deslandes. Le mémoire est consultable à l’IRFA. Le Père Louis Deslande – 남대영 신부 – en Corée Une reconnaissance par l’église catholique : Père Fondateur de la congrégation des Servantes du sacré cœur de jésus et de « l’œuvre de la bonne mère » (1935 – 1965). Noces d’or sacerdotales le 24 octobre 1972 avec la présence de 5 évêques coréens. Après le décès en 1972 du Père, le pape Jean-Paul II rencontre à Daegu la congrégation des Servantes du Sacré Cœur de Jésus le 5 mai 1984. Un musée est dédié au père à Daegu, un autre est à Kalpyeng juste à côté de sa dernière demeure coréenne qui est conservée telle que le jour de son décès. Sa tombe à Pohang veille sur celles des sœurs et sur le « village » pour les plus pauvres qui abrite un hôpital, une maison de retraite et de nombreux autres bâtiments et services. Mais le père Deslandes bénéficie aussi une reconnaissance civile. Ses diverses œuvres sanitaires et sociales, reconnues d’utilité publique en 1946, lui ont valu la remise de l’ordre du mérite social coréen 15 août 1962 puis celle la Légion d’Honneur française le 3 novembre 1969. Raoul Follerau président de l’Ordre de la Charité le 18 juillet 1957 lui accorde une aide de 100 000 francs. Pour ses 70 ans il reçoit la visite de l’épouse du président PAK, Mme Yuk Yong-Soo La consort Vice Royal du Canada, Pauline Vanier l’invite à passer 2 ou 3 semaines au Canada en 1962. Les visites officielles furent nombreuses : Le mémoire de Mr olivier Sibre en contient certainement le recensement le plus important. |
[1] Bien sûr, l’IA m’a aidé dans mes recherches. Mais ce n’est qu’un outil qui intégré dans ma démarche m’a permis de gagner du temps. L’IA n’a pas rédigé la version française de cet article. En revanche Chat GPT et DeepL, mis en concurrence, avec comme langue pivot l’anglais, permettent d’obtenir de bonnes traductions depuis ou vers le coréen.
[2] Le marianum a été controversé. Néanmoins nous verrons que l’antigène et le vaccin ont soulagé beaucoup de patients en Corée.
[3] OEC: Office of the Economic Coordinator C’était un organisme mis en place par les États-Unis en Corée du Sud