Bangladesh

Bangladesh : nouveau cap démocratique après la révolte étudiante de l’été 2024

Des électeurs devant un bureau de vote dans le district de Natore, le 12 février au Bangladesh. Des électeurs devant un bureau de vote dans le district de Natore, le 12 février au Bangladesh. © Uttom Rozario/EWTN News
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À l’issue du scrutin du 12 février, le Bangladesh s’engage dans une nouvelle séquence politique. Le pays se dote d’un nouveau Premier ministre, mais aussi d’une longue liste d’attentes économiques, sociales et institutionnelles. Après 17 années d’exil, l’ascension de Tarique Rahman, portée par la victoire écrasante du Parti nationaliste conservateur du Bangladesh (BNP), constitue un tournant décisif. Elle intervient dans le sillage du soulèvement étudiant de l’été 2024, qui avait entraîné la chute du régime autoritaire de l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina. Ce nouveau chapitre s’ouvre dans un climat de fortes attentes démocratiques. Pour cette nation de 171 millions d’habitants majoritairement musulmans, les défis sont immenses.

Vingt ans après avoir quitté le pouvoir, le Bangladesh Nationalist Party (BNP, centre droit) signe un retour spectaculaire à la tête du Bangladesh grâce à sa victoire écrasante aux élections législatives du 12 février. Ce scrutin était le premier organisé depuis la chute de la « dame de fer », l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina, renversée en août 2024 par un soulèvement étudiant et réfugiée en Inde.

Depuis, le Bangladesh était dirigé par un gouvernement provisoire conduit par le Prix Nobel de la paix Muhammad Yunus. Le verdict des urnes est sans appel : le BNP de Tarique Rahman obtient une majorité absolue de 212 sièges sur 300. La coalition de son principal rival islamiste, le Jamaat-e-Islami, autre formation historique de la vie politique bangladaise, remporte quant à elle 77 sièges.

La bonne nouvelle, et sans doute la plus importante, est que ce scrutin est considéré comme la première élection libre et équitable organisée au Bangladesh depuis plus de quinze ans. Cette mission avait été confiée au chef du gouvernement transitoire, Muhammad Yunus, âgé de 85 ans. Après avoir voté à Dacca, ce dernier a déclaré que le pays avait « mis fin au cauchemar et commencé un nouveau rêve ».

Une journée de scrutin sans heurts

La campagne électorale a été ponctuée par des incidents sporadiques. Selon l’ONG Acled, dix-huit militants politiques ont été tués à travers le Bangladesh en l’espace de deux mois, ravivant la crainte d’un retour aux violences électorales qui ont jalonné l’histoire du pays depuis son indépendance du Pakistan en 1971.

Pour autant, la journée de scrutin, qui a mobilisé près de 127 millions d’électeurs, s’est déroulée sans heurts majeurs. Elle combinait à la fois l’élection des députés de l’assemblée législative et un référendum sur des réformes constitutionnelles. Les deux scrutins précédents, sous le régime de Sheikh Hasina, avaient été entachés d’irrégularités et de fraudes massives. Nombre d’opposants étaient emprisonnés, ciblés par la répression de son régime autoritaire. Le BNP et le Jamaat avaient alors fait l’objet d’une véritable persécution politique.

Le 12 février dans un bureau de vote de Natore, Bangladesh.
Le 12 février dans un bureau de vote de Natore, Bangladesh.
© Uttom Rozario/EWTN News

Le scrutin du 12 février est néanmoins bancal : il s’est déroulé sans la participation de l’Awami League, le grand parti de centre gauche de Sheikh Hasina. Cette formation politique majeure de l’histoire du Bangladesh a été bannie et interdite de se présenter aux élections. Ses partisans avaient annoncé boycotter le vote, alors que le taux de participation ne s’est élevé qu’à 59,44 %, bien en deçà des 87 % enregistrés en 2008, lors de la dernière élection pluraliste non manipulée.

Un test démocratique positif

Dans ce contexte de turbulences, le test démocratique s’avère positif. Les autorités ont réussi à organiser le scrutin en déployant plus de 950 000 membres des forces de sécurité et en garantissant la libre circulation de 45 000 observateurs bangladais et étrangers. Le chef de la mission de l’Union européenne, Ivars Ijabs, a salué devant la presse un scrutin « crédible » et « géré de façon compétente », alors que beaucoup ont considéré cette élection comme un examen crucial pour la capacité du Bangladesh à restaurer la confiance dans la démocratie.

« Cette victoire appartient à la démocratie, cette victoire appartient au Bangladesh, cette victoire appartient au peuple épris de démocratie du pays. À partir d’aujourd’hui, nous sommes libres », a déclaré Tarique Rahman à l’issue du scrutin, appelant à « l’unité pour reconstruire la nation ».

Cet homme de 60 ans marié à une cardiologue et père d’une fille, qui vivait une existence relativement discrète à Londres trois mois plus tôt, est désormais le nouveau Premier ministre du Bangladesh. Il est issu de l’une des grandes dynasties politiques rivales de celle de Sheikh Hasina : il est le fils de Khaleda Zia, qui a été Première ministre à deux reprises, et de Ziaur Rahman, ancien président du pays et fondateur du BNP en 1978. Son père a été assassiné lors d’un putsch militaire en 1981.

Emprisonné et torturé

Tarique Rahman a rejoint les rangs des responsables du BNP au début des années 2000, alors que sa mère était au pouvoir. Son ascension avait alors été critiquée par l’opposition comme un exemple de népotisme, alors que les mandats du BNP ont également été marqués par la corruption. En 2007, alors que Sheikh Hasina allait conquérir le pouvoir, Tarique Rahlman a été arrêté pour corruption. Il a passé 18 mois en prison, où il dit avoir été torturé, avant d’être libéré et de fuir le pays pour s’installer en exil à Londres.

En 2018, sa mère a été à son tour incarcérée. Le 25 décembre dernier, il est rentré au pays, cinq jours avant le décès de sa mère, Khaleda Zia. Il a immédiatement repris les rênes du BNP et s’est lancé dans la campagne électorale, marquant son retour fulgurant sur la scène politique après 17 ans d’exil. Aujourd’hui, le nouvel homme fort de Dacca promet « foi et loyauté envers le Bangladesh » et s’engage à « protéger la Constitution ».

Parmi les enseignements de ce scrutin figure l’absence des leaders de la Génération Z, qui avaient investi les rues aux côtés des étudiants durant l’été 2024. Ils y exprimaient leur colère face à la corruption généralisée, à l’autoritarisme et à l’impunité du pouvoir. Selon les Nations Unies, environ 1 400 d’entre eux ont été tués lors de la répression brutale des manifestations. L’empreinte historique de cette « Gen Z » ne s’est toutefois pas traduite sur le plan politique, et le retour au pouvoir du BNP, ancien parti dynastique aux mandats entachés par la corruption, contraste avec l’esprit de la révolte étudiante.

Les étudiants et manifestants de l’été 2024 avaient pourtant créé un nouveau parti, le Parti national des citoyens (NCP), mais sa stratégie inattendue, consistant à conclure une alliance avec les islamistes du Jamaat-e-Islami, ne s’est pas révélée payante.

Le parti islamiste en opposition solide

Autrefois allié du BNP, ce parti islamiste remporte moins de sièges qu’il ne l’espérait. Âgé de 67 ans, son chef Shafiqur Rahman, qui a connu les prisons de l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina, ambitionnait de devenir le premier dirigeant islamiste du Bangladesh. Sa campagne a suscité de vives controverses, notamment en raison de ses propos jugés rétrogrades sur les droits des femmes et l’emploi. Néanmoins, avec 68 sièges, le parti atteint un score historique, n’ayant auparavant jamais dépassé 12 % des voix. Grâce à sa coalition, il atteint 77 sièges et incarne désormais une opposition solide face au BNP.

En parallèle des élections législatives, un référendum a été organisé sur un ensemble de réformes constitutionnelles présentées par Muhammad Yunus, sous le nom de « Charte de juillet ». Largement approuvées par les électeurs – environ 68 % de « oui » – ces réformes visent à prévenir tout retour à un régime autocratique. Elles renforcent l’indépendance du pouvoir judiciaire, instaurent une limite de deux mandats pour le poste de Premier ministre, accroissent la représentation des femmes au Parlement et consolident les garanties relatives aux droits fondamentaux.

Aujourd’hui, le nouveau gouvernement se trouve face à des défis gigantesques. L’économie du Bangladesh, pays qui dépend fortement de l’industrie du textile et des devises envoyées par sa diaspora, se trouve à un carrefour critique. Malgré une croissance soutenue du PIB, le pays peine à créer des emplois pour sa jeunesse, les moins de 30 ans représentant 40 % de la population. Plus de 2,6 millions de personnes sont actuellement au chômage, tandis qu’environ 36 millions vivent sous le seuil de pauvreté, accentuant les tensions sociales et économiques.

Tarique Rahman devra également composer avec ses deux grands voisins rivaux : la Chine, principal partenaire commercial du Bangladesh, et l’Inde, qui abrite et soutient Sheikh Hasina et avec laquelle les relations se sont fortement détériorées.

« Nous prenons nos fonctions à un moment où nous devons entamer notre parcours avec une économie fragile, des institutions constitutionnelles inefficaces et une situation sécuritaire dégradée laissée par un régime fasciste », a estimé Tarique Rahman lors de sa première allocution. « Toutefois, si la force du peuple est avec nous, aucun obstacle ne pourra nous arrêter. »

(Ad Extra, A. B.)

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