Vietnam : l’avenir incertain des catholiques de Bac Ninh face à un vaste projet aéroportuaire
Mgr Joseph Do Quang Khang, évêque de Bac Ninh, le 10 juin avec le vice-président de la province, Pham Van Thinh.
© Diocèse de Bac Ninh
Le 18/06/2026
La construction de l’aéroport international de Gia Binh, dans la province vietnamienne de Bac Ninh, a débuté en août 2025 et s’inscrit dans un vaste programme de modernisation des infrastructures. Cependant, le diocèse de Bac Ninh s’inquiète des répercussions du projet sur les résidents : le site aéroportuaire, qui s’étend sur près de 2 000 hectares, doit affecter environ 7 000 foyers (soit un total de 52 000 habitants relogés). Sur la zone de démolition se trouvent aussi cinq églises, autour desquelles ont vécu et prié plusieurs générations.
Dans les villages de la province de Bac Ninh, à environ 40 km à l’est de Hanoï, le bruit incessant des bulldozers est devenu difficilement supportable. La construction de l’aéroport international de Gia Binh, un des plus grands projets d’infrastructure actuels au Vietnam, transforme le paysage à un rythme effréné. Pour les communautés catholiques, qui sont enracinées dans cette région depuis presque quatre siècles, la perte est inestimable.
« Il y a des pertes qui ne peuvent se mesurer en terres et en argent », commente Joseph Van Quy, un résident déplacé par les travaux. En effet, cinq églises se trouvent dans la zone destinée au chantier de l’aéroport, dont trois dépendent de la paroisse de Tu Ne – une communauté dont l’histoire remonte à presque 400 ans, aux origines de l’Église dans le nord du Vietnam. La perte de ces édifices est plus qu’une question de briques et de ciment. Des familles entières ont été baptisées, mariées et enterrées en ces lieux, qui ont accompagné plusieurs générations. Pour les communautés locales, la démolition représente l’effacement d’une mémoire vivante.
« Les gens perdent non seulement des maisons et des biens, mais aussi des souvenirs, des traditions et des communautés de foi construites sur de nombreuses générations », a réagi Mgr Joseph Do Quang Khang, évêque de Bac Ninh, qui a rencontré les autorités de la province le 10 juin afin de partager les inquiétudes de ses fidèles. L’évêque a pris soin de reconnaître les objectifs légitimes du développement national. « L’Église soutient toujours le développement du pays et apprécie les projets qui apportent des bienfaits durables à la société. Toutefois, le développement n’a de sens que si l’humain reste au cœur de tels chantiers. »
Environ 52 000 résidents affectés par le projet
Les chiffres à eux seuls sont alarmants. Le site aéroportuaire, qui s’étend sur près de 2 000 hectares, affectera environ 7 000 foyers. Parmi eux, on compte un total de 52 000 résidents, qui doivent être relogés alors que les travaux s’accélèrent. Presque 200 foyers dépendant de la paroisse de Tu Ne ont déjà été déplacés dans des logements temporaires.
Les conséquences du projet dépassent les vivants, cependant. Dans la culture vietnamienne, les tombes des ancêtres revêtent une profonde signification spirituelle et émotionnelle. Dans le cadre du chantier, les tombes familiales ont déjà été exhumées et transférées dans de nouveaux cimetières – un processus qui a ajouté d’immenses peines aux résidents déplacés. L’un d’entre eux a décrit le moment où sa famille a été forcée d’abandonner une maison neuve, seulement six mois après la fin des travaux. « Ce n’est pas qu’une question d’argent. C’est la perte d’un rêve qui ne faisait que commencer. »
Une femme âgée qui avait emménagé dans la maison de son fils après avoir perdu sa maison s’est retrouvée de nouveau sans abri quand le logement de son fils est lui aussi entré dans la zone de démolition. Ces bouleversements successifs ont plongé de nombreux résidents dans une incertitude permanente.
« Les préoccupations du peuple sont aussi celles de l’Église »
Les préoccupations de l’Église locale ne sont pas seulement spirituelles. Le clergé, qui accompagne les communautés affectées, a soulevé des questions urgentes concernant la compensation adéquate des résidents et les conditions de vie dans les logements temporaires. Alors que de nombreuses familles perdu leurs maisons, les sites de relogement permanents restent incomplets. Certains habitants occupent désormais des bâtiments gouvernementaux réaménagés, souvent sans accès permanent à l’électricité et à l’eau courante.
La situation est particulièrement difficile pour le foyer Huong La, un établissement géré par les Sœurs de Notre-Dame de l’Unité, qui accueillent 30 enfants en difficulté, dont certains handicapés. L’établissement doit également déménager, et l’indemnisation proposée pour les terres agricoles du foyer (environ 90 millions de dongs, soit environ 2 977 euros pour 350 m²) représente moins de la moitié de celle qui a été offerte pour les terres agricoles voisines. Cette différence compromet la poursuite des activités du centre.
De son côté, Mgr Khang a appelé les autorités locales à garantir un logement stable, un emploi ainsi que l’accès à l’éducation et aux services essentiels à toutes les familles, avant qu’elles ne soient contraintes de quitter leurs foyers et de perdre leurs moyens de subsistance. « Les préoccupations du peuple sont aussi celles de l’Église », a-t-il assuré.
« Quand cette vie temporaire prendra-t-elle fin ? »
L’aéroport international de Gia Binh est un projet à double usage – civil et militaire. Il est placé sous la tutelle du ministère de la Sécurité publique et sa construction a débuté en août 2025. Il est destiné à desservir la région métropolitaine du Grand Hanoï et s’inscrit dans le cadre du vaste programme de modernisation des infrastructures lancé par le gouvernement.
Le vice-président de la province, Pham Van Thinh, a salué les sacrifices consentis par les habitants et s’est engagé à poursuivre le dialogue avec les communautés afin de trouver des solutions concrètes. Selon les autorités, aucun habitant ne sera laissé pour compte. Pourtant, pour les habitants de la paroisse de Tu Ne, le fossé entre les promesses officielles et la réalité reste important. Comme l’explique An Binh, une résidente : « Quand cette vie temporaire prendra-t-elle fin ? Ce nouveau lieu de vie deviendra-t-il vraiment un foyer paisible ? Pourrons-nous encore nous rassembler autour de notre église et entendre le son des cloches qui accompagnaient les générations précédentes ? »
Sa question n’est pas simplement d’ordre pratique. Il s’agit de savoir si l’Église de Bac Ninh (l’assemblée des fidèles, et non seulement le bâtiment) pourra survivre à la dispersion de ses membres.
L’Église ne s’oppose pas au développement
La réaction de Mgr Khang et du clergé du diocèse s’inscrit dans une longue tradition de l’Église vietnamienne : parler ouvertement au nom de ceux qui ne peuvent s’exprimer eux-mêmes. L’Église au Vietnam a surmonté des décennies de restrictions, et sa volonté de dialoguer directement avec les autorités gouvernementales au nom des familles déplacées est en soi une preuve de courage.
L’Église locale ne s’oppose pas au développement. Elle insiste, comme elle l’a toujours fait, sur le fait que la valeur d’un projet de développement ne se mesure pas à la rapidité de sa construction, mais au bien-être des populations déplacées. Comme l’enseigne le Catéchisme de l’Église catholique, les biens de la terre appartiennent à tous, et le droit à la propriété privée ne peut prévaloir sur la destination universelle des biens (CEC 2402-2403).
Sources : EWTN News ; Ucanews