En Birmanie, les jeunes vivent dans la peur de la conscription
© A. de Vandière
Rédigé par Sithu Kyi - Ucanews, le 25/09/2026
Recrutements forcés, rafles et demandes de rançon sèment la peur parmi les familles à travers le pays.
À toute heure du jour ou de la nuit, de nombreux jeunes de Kyaikhto n’osent plus quitter leur domicile, ne serait-ce que pour acheter à manger ou chanter dans les karaokés très fréquentés de la ville. La peur s’est emparée des jeunes et de leurs familles dans cette localité de l’État Mon, dans le sud de la Birmanie, depuis que la junte a promulgué, en février 2024, la loi sur le service militaire obligatoire. Celle-ci aurait été instaurée pour renforcer les effectifs de l’armée, décimés par les combats incessants contre les groupes armés d’opposition.
La loi rend obligatoire le service militaire pour les hommes âgés de 18 à 35 ans et les femmes de 18 à 27 ans, pour une durée de deux ans. Pour certaines professions spécialisées, notamment les médecins, ingénieurs et techniciens, la limite d’âge est plus élevée : de 18 à 45 ans pour les hommes et de 18 à 35 ans pour les femmes.
À Kyaikhto, de nombreux hommes et femmes en âge d’être appelés auraient été enrôlés de force ces dernières années, directement par des soldats ou par des milices armées soutenues par l’État. L’avocat local Zin Aung a reçu de nombreuses demandes d’aide de la part de familles dont les proches ont été recrutés de force.
« Certains parents et proches de personnes emmenées de force sont venus me demander de l’aide », a déclaré Aung à UCA News. « Mais je ne peux rien faire sur le plan juridique, car ces arrestations sont effectuées sans procédure légale clairement établie. » Selon lui, le recrutement militaire n’est plus considéré comme une décision individuelle ou familiale, mais présenté par le gouvernement comme une question d’intérêt national. « Cela se produit dans un contexte d’effondrement de l’État de droit, du système judiciaire et des mécanismes de protection des civils dans tout le pays », a-t-il ajouté.
Les recrutements forcés sont devenus monnaie courante à travers des opérations de ratissage menées en journée, des contrôles routiers et des perquisitions au domicile de jeunes cherchant à échapper au service militaire. Plus de deux ans après l’entrée en vigueur de la loi, le système de conscription s’est transformé en un phénomène plus vaste, marqué par des arrestations arbitraires présumées, des actes de coercition et d’extorsion, ainsi que par l’achat et la vente de recrues de substitution, selon des observateurs.
Un véritable commerce de rançons
Pour de nombreuses familles, le recrutement forcé représente à la fois une menace existentielle et un lourd fardeau financier. Un habitant de l’État Mon, qui s’est confié à UCA News sous couvert d’anonymat, raconte que son fils de 25 ans, diplômé de l’université, a été enlevé de force en juin avec son neveu et trois amis. Le groupe se trouvait dans un établissement de karaoké très populaire, lorsqu’il a été abordé par plusieurs hommes qui les ont contraints à monter dans un véhicule, lequel est rapidement reparti.
Les familles ont désespérément tenté de savoir où ils se trouvaient et d’obtenir leur libération. Elles ont finalement versé 100 millions de kyats (47 630 dollars), soit 20 millions de kyats par personne, pour les faire libérer. Tous auraient été contraints de signer des engagements leur interdisant de révéler les faits.
« C’est arrivé à mon fils de 25 ans. Les parents vivent donc désormais dans la peur constante pour leurs fils : ils se demandent quand ils pourraient être emmenés ou si leur nom apparaîtra sur les listes de conscription », a témoigné le père auprès d’UCA News. Il affirme que les familles sont encore davantage terrorisées par les informations selon lesquelles les jeunes enrôlés de force perdent tout contact avec leurs proches et sont envoyés dans des zones de combats actifs.
Mar Mar Cho, une habitante du canton de Sagaing, dans le centre du Myanmar, dit avoir récemment vu dix jeunes gens être emmenés d’un salon de thé à bord d’un véhicule civil. « Les familles qui cherchaient à obtenir la libération des détenus auraient été invitées à verser près de 20 millions de kyats par personne », a déclaré Cho à UCA News.
« Ceux qui ne parvenaient pas à obtenir leur libération immédiatement auraient été directement envoyés dans des centres d’entraînement militaire. Après cela, leurs familles ne pouvaient plus négocier leur libération », a-t-elle ajouté. « Désormais, j’ai le sentiment que même rester chez moi n’est plus sûr », poursuit-elle.
Des objectifs de recrutement qui ne sont pas atteints, des méthodes de plus en plus brutales
Bien que la loi sur la conscription prévoie des procédures officielles visant à recruter environ 5 000 personnes par contingent, les convocations et tirages au sort organisés dans les quartiers et les villages n’ont cessé de manquer leurs objectifs.
Le 27e contingent, initialement prévu pour juillet, a été retardé parce que les autorités n’étaient pas parvenues à recruter suffisamment de personnes. Il a finalement commencé le 3 août. Le Comité central de supervision de la conscription, basé à Naypyidaw, a ensuite demandé aux autorités locales d’anticiper le recrutement du 28e contingent à la fin du mois d’août et ordonné des mesures contre les responsables qui ne respecteraient pas les quotas.
Jusqu’ici, plus de 100 000 personnes auraient été recrutées en vertu de la loi, les autorités ont de plus en plus recours à des méthodes coercitives, notamment les arrestations lors de contrôles routiers, les perquisitions à domicile et le renforcement des contrôles aux frontières.
Entre le 18 et le 24 août, des sources locales ont indiqué que plus de 100 jeunes âgés de 20 à 35 ans, dont certaines femmes, avaient été recrutés de force dans différents secteurs de Monywa, dans la région de Sagaing. Ils auraient été interpellés dans des gares routières, à des carrefours et dans des salons de thé.
La peur s’est également propagée à Yangon et Mandalay, où des militaires et des membres des milices mènent quotidiennement des opérations de recrutement. Une habitante du canton de Tamwe, à Yangon, explique craindre de laisser son neveu sortir seul. Étudiant à l’université en Thaïlande, celui-ci était rentré au pays pour une courte visite. « J’ai personnellement vu de jeunes hommes de notre quartier être forcés à monter dans un véhicule et emmenés pour effectuer leur service militaire », raconte-t-elle. « C’était terrifiant. »
Des recrues inexpérimentées envoyées au front
Le recours croissant à la conscription suscite de graves inquiétudes quant au sort réservé aux nouvelles recrues. Selon une analyse du Myanmar Defense and Security Institute, un groupe de réflexion, les conscrits représenteraient désormais environ 85 % des effectifs présents sur les lignes de front au sein des unités d’infanterie actives de l’armée. Cette situation témoignerait d’une stratégie consistant à opposer des civils les uns aux autres.
Dans le même temps, le gouvernement nommé par l’armée fournit très peu d’informations publiques sur les conscrits, notamment sur les morts et les blessés au combat. Le vice-ministre du Travail, U Maung Maung Than, a déclaré que huit membres des quatre premiers contingents de conscrits avaient bénéficié de possibilités d’emploi au 8 août, après avoir achevé leurs deux années de service. La junte n’a toutefois pas révélé le nombre total de conscrits ayant été démobilisés.
Des analystes estiment que le nombre réel de conscrits tués ou blessés lors d’opérations militaires pourrait être nettement supérieur aux chiffres officiellement communiqués.