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Népal – Balendra Shah : « Lorsque le prochain avertissement viendra du toit du monde, soyons prêts à l’entendre »

Balendra Shah, 35 ans, ancien rappeur devenu politicien, est devenu Premier ministre du Népal en mars 2026. Balendra Shah, 35 ans, ancien rappeur devenu politicien, est devenu Premier ministre du Népal en mars 2026. © Janak Bhatta / CC BY-SA 4.0
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Le 24 septembre, le Premier ministre Balendra Shah est intervenu durant la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, un mois après le déluge dévastateur du 26 août. Il y a lancé un appel pressant à la justice climatique, qualifiant les récentes catastrophes naturelles dans son pays d’avertissement pour le monde entier : « La justice climatique ne peut rester une belle formule. Les habitants de notre pays doivent pouvoir construire leur avenir au lieu de reconstruire sans cesse leur passé. » Extraits.

Je me présente devant vous en venant du Népal, un pays lointain de l’Himalaya, porteur d’un avertissement qui concerne de près l’humanité. J’aurais souhaité pouvoir être ici aujourd’hui pour parler simplement de développement, de démocratie, de paix et des espoirs d’une jeune nation. Au lieu de cela, je dois parler de morts et de destructions d’une ampleur considérable.

De familles qui attendent des proches qui ne rentreront jamais. De communautés qui fouillent la boue, les rochers et les eaux à la recherche de personnes dont les corps ne seront peut-être jamais retrouvés. De ponts, de routes, d’écoles, de maisons et de moyens de subsistance emportés en quelques minutes. D’un pays dont les progrès constants vers la réalisation des objectifs de développement durable ont été interrompus.

[…] Le monde a vu les images bouleversantes d’inondations catastrophiques qui ont emporté des communautés montagnardes du Népal avec une violence que beaucoup ont qualifiée de tsunami de montagne ou de tsunami himalayen. La catastrophe du Bhote Kosi-Trisuli n’était pas seulement une tragédie locale. C’était un avertissement au monde. Et je vous le demande aujourd’hui : avons-nous vraiment entendu cet avertissement ?

Il y a près de trois ans, au pied de notre mont Everest, le secrétaire général des Nations unies mettait l’humanité en garde contre la folie et la catastrophe climatique imminente. Ce cri lancé depuis le toit du monde n’a pas été suffisamment entendu.

Au Népal, nous l’avons entendu, nos communautés l’ont entendu, les scientifiques du monde entier l’ont entendu. Ils l’ont répété, preuves à l’appui. Mais nous, responsables politiques, avons négligé de traduire ces avertissements en actions à la vitesse et à l’échelle qu’exige la situation des populations vulnérables. […] Nous en avons vu les conséquences tragiques.

Un climat qui se réchauffe et déstabilise l’écologie fragile de l’Himalaya, un pergélisol qui fond et fracture les montagnes et les versants sous les glaciers, tout en accélérant les risques d’avalanches de glace et de roches, d’inondations, de glissements de terrain et d’autres dangers en cascade. Les destructions qui en ont résulté ont semé le chaos des deux côtés de la frontière entre le Népal et la Chine. La crue s’est poursuivie en aval jusqu’en Inde.

Cela nous dit quelque chose de fondamental. Le changement climatique ne reconnaît pas les frontières. Les glaciers et les inondations ne voyagent pas avec des tampons sur leurs passeports.

Le Népal ne représente que 0,1 % des émissions mondiales

[…] Le Népal est désormais confronté à une immense tâche de relèvement et de reconstruction. Après au moins 1 400 morts et alors que plus de 6 000 personnes sont toujours portées disparues, une évaluation rapide a estimé les besoins de remise en état des infrastructures et des biens matériels à environ 10 % du PIB. Comme lors de la reconstruction après une catastrophe telle que le séisme de Gorkha en 2015, nous comptons sur votre solidarité et votre soutien.

Le sanctuaire bouddhiste de Bodhnath, à 8km de Katmandou, Népal.
Le sanctuaire bouddhiste de Bodhnath, à 8km de Katmandou, Népal.
© Yann Vagneux

Mais nous devons aussi comprendre pourquoi cette catastrophe importe au-delà du Népal. Le Népal contribue à moins de 0,1 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Nous n’avons pas créé cette crise, et pourtant nous en payons un prix colossal. Nos glaciers reculent, nos versants montagneux deviennent instables, nos rivières deviennent moins prévisibles et chaque catastrophe majeure menace d’effacer des années de développement.

Pour le Népal, la catastrophe climatique n’est pas seulement un événement humanitaire, mais une urgence de développement. Elle détruit des routes, des ponts, des écoles, des maisons, des exploitations agricoles et des moyens de subsistance. Elle détruit les infrastructures d’énergie propre dont nous avons besoin pour bâtir notre avenir. Et elle contraint un pays pauvre à emprunter de l’argent pour réparer des dégâts qu’il n’a pas causés.

Mais nous ne sommes pas ici pour accuser un pays ou un continent. Nous ne sommes pas ici pour faire du changement climatique un nouveau champ de bataille géopolitique. Nous sommes ici pour demander à chacun de renouveler son engagement, de partager les responsabilités et de faire preuve de solidarité.

Dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, la communauté internationale a déjà adopté le principe des responsabilités communes mais différenciées et des capacités respectives. Ceux qui ont historiquement contribué davantage au problème, et ceux qui disposent de capacités de réponse plus importantes, doivent faire davantage.

La justice climatique ne peut rester une belle formule dans un document des Nations unies. Les habitants de notre pays doivent pouvoir construire leur avenir au lieu de reconstruire sans cesse leur passé.

« Le Népal ne peut bâtir seul sa résilience »

La région de l’Hindou Kouch-Himalaya abrite près de deux milliards de personnes (ndlr : près de deux milliards de personnes dépendent des ressources de la région de l’Hindou Kouch-Himalaya). Ces montagnes fournissent de l’eau, des écosystèmes, des ressources agricoles et des moyens de subsistance à des populations bien au-delà du Népal. L’Himalaya n’est pas à la périphérie de la planète. Il fait partie du système qui y entretient la vie.

C’est pourquoi, comme première mesure urgente, nous proposons de mettre en place un Mécanisme de résilience climatique de l’Himalaya, dirigé par le Népal, l’Inde et la Chine. Grâce à ce mécanisme, partageons les données satellitaires et l’expertise. Surveillons les lacs glaciaires dangereux. Renforçons les systèmes communs d’alerte précoce. Et lorsque la catastrophe frappe, coordonnons l’aide par-delà les frontières. Faisons de l’Himalaya un laboratoire de coopération internationale plutôt qu’une frontière où l’information reste fragmentée.

Fait remarquable pour un pays parmi les moins avancés, le Népal joue déjà un rôle mondial qui dépasse sa part écologique. Nous avons restauré le couvert forestier sur près de la moitié de notre territoire. Nous développons l’hydroélectricité à un rythme suffisant pour couvrir tous nos besoins en énergie propre et remplacer des sources polluantes à l’étranger.

Nous encourageons la mobilité électrique avec un taux d’adoption comparable à celui de certaines régions d’Europe. Nous renforçons l’adaptation climatique à l’échelle locale, et nous ferons davantage pour résister à l’intensité et à la fréquence croissantes des catastrophes climatiques.

Mais le Népal ne peut bâtir seul sa résilience face à une crise aggravée par l’échec de la gouvernance mondiale.

C’est pourquoi cette Assemblée doit retenir six mots : secours, réhabilitation, reconstruction, mais aussi responsabilité, réparation, résilience. Les trois premiers correspondent à ce dont nous avons besoin après une catastrophe. Les trois suivants correspondent à ce dont nous avons besoin pour que la catastrophe ne devienne pas une situation permanente.

Lorsqu’une catastrophe provoquée par le climat détruit les infrastructures d’un pays pauvre, la réponse ne peut se limiter à un nouveau prêt colossal ou à un assemblage de petites subventions. Nous avons besoin d’un soutien mondial suffisant, fondé sur des dons. Le Fonds pour les pertes et préjudices, le Fonds pour l’environnement mondial et les autres mécanismes de financement restent largement insuffisants.

Le financement climatique ne doit pas devenir un nouveau labyrinthe bureaucratique dans lequel les pays vulnérables passent des années à prouver qu’ils ont besoin d’aide. Lorsqu’une maison brûle, nous ne demandons pas aux familles de remplir 50 formulaires. Nous agissons. Voilà ce que doit signifier la justice climatique.

L'Annapurna I'un des quatorze géants du Népal.
L’Annapurna I’un des quatorze géants du Népal.
© Yann Vagneux

« Ce malheur n’est pas propre au Népal »

Cela m’amène à une question plus large. Quel ordre international souhaitez-vous ? Les Nations unies sont nées de l’expérience d’une guerre mondiale effroyable vécue par l’humanité. Leur promesse était que la souveraineté compterait, que le droit international compterait, que la dignité de chaque être humain compterait et que les faibles ne seraient pas simplement contraints d’accepter tout ce que décident les puissants.

Aujourd’hui, ce système international est sous tension. Trop souvent, la puissance militaire et économique détermine quelles voix sont entendues. Le Népal estime que nous avons besoin d’un ordre économique mondial beaucoup plus juste.

En 1994, le Rapport sur le développement humain du PNUD a conceptualisé la notion d’insécurité humaine. Il associait la sécurité aux personnes plutôt qu’aux territoires, et au développement plutôt qu’aux armes. Il appelait à utiliser les dividendes de la paix pour permettre à chacun de vivre à l’abri de la peur et du besoin.

Le nouveau gouvernement majoritaire du Népal, élu en mars dernier à l’issue des élections les plus équitables et les plus pacifiques de notre histoire, a dû depuis affronter de nombreuses difficultés internationales.

Lorsqu’une agricultrice pauvre du Népal est allée semer pendant la mousson, les engrais ne lui sont pas parvenus à temps. Lorsque nous avons voulu bitumer une nouvelle route, il n’y avait pas de bitume. Lorsqu’une famille s’est réunie pour le repas du soir, le gaz de cuisson manquait.

D’un côté, des glaciers qui fondent, des récoltes compromises et des inondations qui surviennent sans prévenir. De l’autre, une chaîne d’approvisionnement mondiale qui pénalise les pauvres pour des raisons qui échappent à la raison.

Les missiles intercontinentaux arrivent à temps. Les fusils et les munitions franchissent les frontières, passent tous les goulets d’étranglement et respectent chaque échéance. Mais un paysan au Népal ne peut se procurer ses engrais ou son carburant au prix du marché lorsqu’il en a besoin. Nous avons construit un monde doté d’une logistique sans faille pour la guerre et d’une logistique défaillante pour l’alimentation.

Et ce malheur n’est pas propre au Népal. Interrogez le Bangladesh, le Bhoutan, l’Inde, les Maldives, le Pakistan, le Sri Lanka ou tout autre pays de notre région, et vous entendrez le même récit. Frappés par un climat que nous n’avons pas réchauffé, puis frappés à nouveau par des guerres que nous n’avons pas déclenchées. Cela nous montre que les dysfonctionnements de la coopération mondiale sont bien plus profonds qu’il n’y paraît.

« Nous nous retrouvons dans un moment de profonde incertitude mondiale »

[…] La justice climatique n’est donc pas seulement une question d’argent. C’est une question de justice distributive : qui supporte le coût ? C’est une question de justice procédurale : qui a voix au chapitre ? Il s’agit de savoir si l’avenir des communautés montagnardes, des petits États insulaires, des pays enclavés et des pays les moins avancés, ainsi que des générations à naître, compte de la même manière.

Nous nous retrouvons dans un moment de profonde incertitude mondiale. Avec un mandat démocratique renouvelé qui reflète les aspirations d’une nouvelle génération, notre jeunesse a exigé une politique d’intégrité et de responsabilité.

Le renouvellement générationnel n’est pas seulement une histoire nationale. Il s’inscrit dans une prise de conscience mondiale face aux conflits, aux inégalités et au manque de perspectives. L’engagement de mon gouvernement est clair : bâtir un État qui offre des emplois décents, une protection sociale et une chance équitable à chaque Népalais de s’épanouir dans son pays.

Les inondations au Népal annoncent un avenir marqué par des phénomènes climatiques extrêmes de plus en plus intenses. Nos références ne sont plus pertinentes, et nous devons passer de réponses ponctuelles à une culture de la préparation.

Finançons la résilience et investissons dans l’assurance et l’innovation. Construisons des infrastructures et des institutions plus solides. Réduisons notre dépendance aux énergies fossiles. Mettons en place des systèmes qui préviennent, alertent et sauvent des vies. Réformons l’ordre qui laisse aux plus faibles le moins de pouvoir.

Et lorsque le prochain avertissement viendra du toit du monde, soyons prêts à l’entendre et prêts à agir.

Puisse le seigneur Pashupatinath apporter le bien-être au monde. Puisse le monde suivre la voie montrée par Bouddha. Merci beaucoup, Namasté.

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