Père Titus Mohan, Inde : « Léon XIV met en garde contre une nouvelle tour de Babel numérique »
Face à une « crise de la vérité » à l’ère de l’IA, le pape Léon XIV recommande de cultiver la pensée critique et de discipliner l’utilisation des nouvelles technologies.
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Le 29/05/2026
Dans sa première encyclique, « Magnifica Humanitas », le pape Léon XIV met en garde contre les dérives d’un monde façonné par l’intelligence artificielle et les monopoles numériques. Le père Titus Mohan, prêtre du diocèse de Kuzhithurai dans le sud de l’Inde, auteur et doctorant en théologie morale, propose un commentaire de ce texte de 224 pages, qui inscrit les défis technologiques contemporains dans la continuité de la doctrine sociale de l’Église et appelle à défendre la dignité humaine face au risque d’une « nouvelle Babel ».
« Magnifica Humanitas », la première encyclique du pape Léon XIV, nous met en garde contre une nouvelle tour de Babel : une construction grandiose mais inhumaine où le pouvoir serait concentréentre les mains de quelques acteurs privés transnationaux.
Pour le Saint-Père, le danger n’est pas que l’IA pense pour nous, mais que nous arrêtions de penser par nous-mêmes. Il appelle à une prise de conscience et formule un appel fervent à défendre la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Le texte débute avec une conviction simple mais urgente : la vraie menace n’est pas la technologie, mais la perte de la responsabilité humaine dans un monde de plus en plus façonné par les machines.
Présenté le 25 mai en présence du pape lui-même, le document suit la tradition de la doctrine sociale de l’Église, en particulier avec l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII. Il a été signé le 15 mai dernier à l’occasion du 135e anniversaire du texte historique de 1891.
Tout comme Rerum Novarum (« Des choses nouvelles ») répondait à la révolution industrielle du XIXe siècle, Magnifica Humanitas (« Magnifique humanité ») cherche à répondre à la révolution technologique actuelle, alors que l’intelligence artificielle, les systèmes numériques et la robotique ont transformé le monde, les relations et le savoir lui-même.
Le document souligne en particulier la nécessité de « désarmer la technologie », de la libérer du contrôle des grandes entreprises technologiques qui sont décrites comme des acteurs privés aux capacités d’influence « supérieures à celles de nombreux gouvernements ». Le texte avertit aussi contre une forme grandissante de « colonialisme numérique », qui transforme les vies humaines en données exploitables et identifie le contrôle de l’information comme l’un des défis moraux les plus urgents d’aujourd’hui.
La dignité humaine sous pression à l’ère numérique
Dès le début, le pape place la dignité humaine au centre. Le mot « dignité » apparaît 103 fois dans l’encyclique, tandis que l’expression « bien commun » revient 71 fois. Les deux sont présentés comme étant sous pression face à des technologies qui sont puissantes, répandues et de plus en plus difficiles à contrôler.
Le Saint-Père craint que cette tendance entraîne la construction d’une « nouvelle forme de Babel : une construction grandiose, mais inhumaine », où la vie est gouvernée par « l’efficacité et le profit » et où le pouvoir est concentré « entre les mains d’une minorité ».
C’est pourquoi il appelle à éviter le « syndrome de Babel » : « L’idolâtrie du profit qui sacrifie les plus faibles, l’uniformité qui gomme les différences, la prétention d’un langage unique – y compris numérique – capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances. »
L’encyclique identifie également le colonialisme numérique comme l’un des plus grands dangers : des systèmes s’approprient de plus en plus les données, « transformant les vies personnelles en informations exploitables ». Dans ce contexte, l’expérience personnelle devient du matériau brut au service du profit.
Le texte évoque aussi les systèmes numériques qui brouillent « les frontières entre le vrai et le faux », qui facilitent la manipulation de l’opinion publique et fragilisent la confiance en l’information. Le pape déplore les algorithmes qui façonnent de plus en plus ce que les gens pensent et voient, créant de nouvelles formes de contrôle social.
Il aborde aussi la question du chômage technologique et le risque que les travailleurs soient remplacés par des machines sans protection suffisante. Les progrès économiques, insiste-t-il, ne peuvent être justifiés s’ils mènent à l’exclusion sociale. Il recommande donc d’élargir les paramètres actuels de mesure du développement au-delà du Produit intérieur brut (PIB), afin d’inclure la dignité humaine, les conditions de travail et la protection de l’environnement. La finance, ajoute-t-il, doit servir le développement au lieu de devenir une fin en soi.
L’encyclique dénoncé également la concentration du pouvoir numérique : les grandes entreprises technologiques influencent désormais l’accès à l’information, la visibilité en ligne et la participation à la vie publique. Le pape signale que sans contrôle public, la technologie risque de devenir opaque, unilatérale et motivée par des intérêts particuliers.
Éthique, paix et vérité à l’ère numérique
La proposition phare du document est l’appel à « désarmer » l’IA. Léon XIV ne dit pas qu’il faut rejeter l’innovation, mais il demande d’assurer que la technologie ne soit pas contrôlée par des monopoles ou qu’elle soit utilisée pour dominer. Il demande donc une plus forte régulation publique, une coopération internationale et des cadres juridiques qui permettent à la technologie de servir « la dignité de chaque personne » et « le bien commun ».
Le travail et la vie de famille sont également des préoccupations centrales du document, qui explique que le travail reste un élément fondamental de la dignité humaine, mais qu’il est de plus en plus menacé par l’automatisation. La famille est aussi décrite comme fragile et affectée par la pression numérique, l’insécurité économique et les coutumes sociales changeantes, façonnées par la technologie.
Une section importante de l’encyclique est dédiée à la guerre et à l’intelligence artificielle ; le texte revient notamment sur le concept de « guerre juste », qui devient dépassé à l’ère numérique. Le pape condamne en effet les systèmes d’armement autonomes et insiste pour dire qu’il n’existe « aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable ». Les décisions qui impliquent la vie et la mort, ajoute-t-il, doivent toujours être placées sous la responsabilité personnelle.
Le Saint-Père met aussi en garde contre les cyberattaques, les campagnes de désinformation et l’utilisation d’algorithmes qui accentuent les divisions sociales. En réponse, l’encyclique propose un appel à la paix fondé sur la justice, le dialogue et la réforme des institutions internationales, et insiste sur la nécessité de rejeter la haine et la polarisation dans les communications sociales : « désarmons les mots et nous désarmerons la terre ».
Le pape soulève une autre problématique majeure : celle de la « crise de la vérité ». Dans l’environnement numérique actuel, il souligne que l’information peut être manipulée par de puissants acteurs. Il insiste pour dire que la vérité n’appartient pas à ceux qui ont de l’influence, mais qu’elle est « un élément essentiel de la démocratie ». Il recommande donc une éducation qui renforce la pensée critique, qui discipline l’utilisation technologique et qui forme la capacité de distinguer la vérité de la manipulation. Les écoles sont encouragées à promouvoir le silence, l’étude approfondie, la lecture et la confrontation mesurée, comme « véritable hygiène de l’attention » face aux constantes distractions.
Un appel au renouveau
Le document se tourne aussi vers l’intérieur de l’Église elle-même, appelée au renouveau. Il invite à un examen de conscience, à écouter les victimes d’abus, à réformer les structures qui créent l’inégalité ou l’injustice. La justice, la réparation et la prévention sont présentées comme des parts essentielles de la mission de l’Église.
Magnifica Humanitas est fondamentalement un appel à la responsabilité morale dans un monde en profonde mutation. L’encyclique ne rejette pas la technologie mais insiste pour qu’elle reste au service de la personne humaine. Pour le pape, les progrès véritables se mesurent non seulement par la seule innovation mais aussi par la justice, la fraternité et la protection de la Création.
Léon XIV conclut sa première encyclique sur la « responsabilité » et « l’espérance ». L’humanité est invitée à résister à toutes les tentatives de réduire la vie à des données, à l’efficacité et au contrôle. Au contraire, elle est appelée à construire un avenir enraciné dans la dignité, la solidarité et le bien commun. Par-dessus tout, le texte se termine avec un appel simple mais puissant : « Le chant de l’espérance, le Magnificat ».
(Avec Radio Veritas Asia, P. Titus Mohan)