Une « mission médicale » ? L’expérience de Daniel Broussous médecin missionnaire protestant au Cameroun de 1945 à 1960
Un des tableaux du Pont-de-Monvert de Daniel Broussous (huile sur toile).
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Rédigé par Jean-François Zorn, missiologue, le 30/10/2026
Médecin missionnaire protestant au Cameroun de 1945 à 1959, Daniel Broussous a consacré quatorze années au service des populations bamiléké. Jean-François Zorn, historien, retrace le parcours de cet homme, médecin, photographe et peintre, dont l’engagement illustre les liens étroits entre soins médicaux, foi chrétienne et action missionnaire.
Une « mission médicale » ? pourquoi cette formule entre guillemets et suivie d’un point d’interrogation dans mon titre ? Parce que, dans le milieu missionnaire protestant, la formule « mission médicale » est relativement récente, comme le montre le titre de ce petit livre datant de 1942. En effet, jusque-là, le terme mission était généralement qualifié d’un adjectif confessionnel, « mission protestante » ou religieux, « mission évangélique », ou encore géographique, « mission intérieure ou mission extérieure » mais pas d’un terme technique laïque comme médical. Aujourd’hui, cela ne choque plus, non seulement parce que le terme mission est passé dans le langage courant, il a été laïcisé, mais parce que les chrétiens n’hésitent plus à l’associer à d’autres qualifications non religieuses : mission médicale, mission scolaire, mission agricole. C’est donc récent, ai-je dit, car les premiers médecins, instituteurs, artisans partis en mission au début du XIXe siècle l’avaient été pour soigner les missionnaires eux-mêmes, éduquer leurs enfants, construire et entretenir leur maison. Il fallut attendre un demi-siècle pour qu’on s’aperçoive que ces techniciens pouvaient servir les populations, déchargeant ainsi les pasteurs-missionnaires des tâches autres que ce pourquoi ils avaient été envoyés, à savoir, l’évangélisation. C’est à l’heure de l’institution de la conquête coloniale, c’est-à-dire autour des années 1880, avec notamment la tenue de la Conférence africaine de Berlin, que les protestants se sont mis à envoyer en masse des médecins et des infirmières missionnaires, des instituteurs missionnaires, des artisans missionnaires pour fonder des dispensaires et des hôpitaux, des écoles, des centres artisanaux et agricoles au service des populations. En termes actuels, nous pouvons dire que cette évolution a marqué la naissance de la « mission humanitaire », même si longtemps on a distingué, le centre religieux de la mission, et sa périphérie humanitaire.
Le personnage que j’ai le plaisir de vous présenter aujourd’hui, Daniel Broussous, fait partie de ces médecins missionnaires, envoyé par la Société des Missions évangéliques de Paris, dite « Mission de Paris » Il a exercé de 1945 à 1959, dans un hôpital de cette Mission dans l’ouest du Cameroun à Bangwa, qui allait devenir une institution phare de l’Église évangélique du Cameroun dans la région, Église déclarée autonome en 1957.

Avant d’entrer dans mon sujet, je voudrais faire état de la recherche sur cet homme affectée de deux occasions manquées de le faire connaître à sa juste mesure. En 1990, une notice biographique sur Daniel Broussous est demandée à Hélène Broussous, son épouse, par l’Académie des Sciences d’Outre-Mer pour son Dictionnaire biographique Hommes et Destins[1]. À l’âge de 80 ans Hélène rassemble ses souvenirs et s’acquitte fidèlement de sa tâche, mais cette notice n’a jamais paru sans que j’aie pu savoir pourquoi[2]. Comme elle est complète je vais m’en servir pour vous donner quelques indications biographiques sur Daniel Broussous. Deuxième occasion manquée : en 2006, Alexandra Loumpet-Galizine, une ethnologue spécialiste de la région voisine du pays bamiléké au Cameroun où Daniel Broussous avait exercé sa fonction de médecin, conçoit le projet d’une double publication, l’une classique sur support papier avec un CD et l’autre sous forme de catalogue des photographies que Daniel Broussous avait prises au Cameroun[3]. Ces photographies ont été déposées par sa famille au Service protestant de mission à Paris qui les a numérisées. Mme Loumpet-Galizine estime que « la publication de ces photographies s’impose parce que, d’une part, elles offrent des données renouvelées et inédites sur l’état du pays bamiléké à la veille des troubles de l’indépendance du Cameroun. D’autre part, la qualité des clichés rend témoignage du talent d’un homme et de sa foi en la nature humaine et, plus généralement, d’une certaine vision protestante et française des cultures non européennes. Enfin, une telle publication s’inscrit dans le débat actuel sur les mémoires – réelles, reconstruites ou fantasmées –, de l’époque coloniale ». Ce projet ne vit pas le jour non plus, mais comme il a été rédigé, je vais m’en servir aussi pour vous présenter l’artiste-photographe que fut Daniel Broussous.
Ce n’est pas le lieu d’épiloguer sur les raisons du non-aboutissement de ces deux initiatives. Je veux seulement faire deux remarques à ce propos : la première, heureuse, est que rien n’est perdu et que tout est encore possible pour mettre en lumière la vie et l’œuvre remarquables de Daniel Broussous ; d’autant plus que ses talents se doublent de talents de peintre et que la famille est en possession de tous les tableaux. Un inventaire en a été réalisé en 1994 par Sylvain Broussous, petit-fils de Daniel et Hélène[4]. Vous verrez donc plusieurs photographies et peintures de Daniel Broussous au fil de ma communication.
Mais revenons à notre sujet en donnant
Quelques éléments biographiques sur Daniel et Hélène Broussous
Daniel Broussous naît le 1er novembre 1912 à Vergèze (Gard). Son père Auguste Broussous est pasteur de l’Église libre du Pont-de-Montvert, une Église réformée de tradition évangélique qui s’était séparée de l’État en 1849 et ne s’était pas ralliée à l’Église réformée de France séparée, elle, de l’État depuis 1905. Après des études primaires à Vergèze, Daniel Broussous poursuit ses études secondaires au lycée Daudet de Nîmes et en 1928, à l’âge de 16 ans donc, il écrit à ses parents que depuis l’âge de 9 ans, il se sent appelé à devenir médecin, puis en 1930 que ce sera comme médecin missionnaire. De 1931 à 1935, il accomplit avec succès son externat d’études de médecine à Montpellier. Là, en 1932 il a l’occasion de rencontrer le docteur Josette Debarge, pionnière de l’action médicale missionnaire protestante franco-suisse au Cameroun dans les années 1920 au pays bamoun venue à Montpellier en 1932 pour parler du Cameroun dans l’Église réformée. Il s’entretient avec elle des populations bamiléké et bamoun de l’ouest du Cameroun, de leurs traditions culturelles et religieuses où se côtoient des adeptes des religions traditionnelles des ancêtres, des musulmans, des chrétiens. Nul doute que le témoignage de Josette Debarge, va le motiver pour rêver au Cameroun. La même année Daniel Broussous a un contact à Nîmes avec le pasteur Daniel Couve, directeur de la Mission de Paris venu parler de l’œuvre missionnaire en Afrique dans l’Église de son père. Daniel lui fait part de sa vocation missionnaire.
À la même époque Daniel rencontre Hélène Genêt, étudiante en médecine, qui également fait ses études pour partir en mission, « vocation à moi aussi depuis l’adolescence » écrit-elle dans sa notice biographique de Daniel. Hélène est une fille de Daniel Genêt, pasteur nommé en 1928 dans l’Église réformée de Montpellier. Daniel et Hélène se marient le 26 novembre 1935 et le couple s’installe à Pau où Daniel effectue son internat en chirurgie à l’hôpital et fait là sa première expérience de la souffrance du fait de l’afflux de réfugiés de la guerre civile espagnole.

Comment et dans quel état d’esprit part-on en mission lorsque, jeune couple de médecins, on estime avoir reçu une vocation missionnaire ? Le terme vocation est en effet important. Comme son étymologie l’indique, vocation signifie appel. Mais encore faut-il que cet appel intérieur puisse être reconnu et mis en œuvre par une instance extérieure. Étant donné le milieu pastoral d’origine des deux jeunes gens et leur détermination à partir en mission, il ne leur restait plus qu’à se mettre à disposition de la Mission de Paris si jamais elle faisait appel à des médecins. Tel est bientôt le cas : en 1937, le Journal des Missions évangéliques, organe d’information de la Mission de Paris fait état de sa recherche de médecins et Daniel écrit immédiatement au directeur Daniel Couve : « Je viens de lire dans le “journal vert” votre appel pour un médecin missionnaire. J’aurais aimé vous répondre “je suis prêt” et à votre disposition. Ce n’est malheureusement pas encore le moment ! (Internat prolongé et service militaire à faire). Mais ceci me décide à ne plus tarder pour vous faire part, ainsi que ma femme (elle aussi médecin), de notre vocation missionnaire et vous offrir nos services[5] ».
« Je suis prêt », cette formule et d’autres telles que « me voici », que Daniel et Hélène auront l’occasion de répéter avant leur départ sont inspirées des réponses à un appel de Dieu reçu par plusieurs personnages de la Bible (Moïse, Samuel, Jérémie, Paul) réponses toutes sorties des récits bibliques qui ont nourri l’éducation religieuse de Daniel et d’Hélène. Or en 1939, alors que le couple est en effet prêt à partir, la guerre éclate et, à compter du 16 septembre, Daniel est incorporé comme Élève Officier de Réserve au service de santé dans plusieurs villes de France alors qu’Hélène s’apprête à soutenir sa thèse de médecine. Fin juin 1940, Daniel est libéré de ses obligations militaires, alors que commence véritablement la période de guerre.
Hélène Broussous parle d’années d’attente et de formation entre 1940 et 1945. Après avoir imaginé s’installer comme médecin de campagne ou retourner à Pau comme assistant chirurgien à l’hôpital, Daniel se met au service des chantiers de jeunesse, plus pour gagner précairement sa vie et attendre un prochain départ pour l’Afrique que par adhésion à l’idéologie vichyste de cette institution dont il souhaite démissionner début 1944 après l’arrestation du général de la Porte du Theil qui les avait fondés et dirigés jusque-là. Une lettre de Daniel du 26 janvier 1944 au directeur de la Mission de Paris indique qu’il vit désormais clandestinement en Provence, dans l’attente de l’heure où on lui dira de partir et où, écrit-il, « avec l’aide de Dieu je répondrai “me voici” »[6]. Pendant cette période troublée où le couple est souvent séparé, deux enfants naissent à Montpellier, Olivier le 23 décembre 1943 et Dominique le 23 mars 1945. Quelques séjours à Paris permettent à Daniel d’acquérir un diplôme de médecine coloniale et de suivre les cours de l’École des missions. Sa rencontre avec l’ancien missionnaire en Nouvelle-Calédonie devenu ethnologue, Maurice Leenhardt qui dirige cette école, l’initie à l’architecture des cases bamiléké de l’ouest du Cameroun, « les plus belles d’Afrique » selon Leenhardt. De quoi renforcer la fascination pour ce qu’il ne détient encore que dans son imaginaire.

Arrive enfin la décision du départ envisagé dès la fin des hostilités, précisément pour l’hôpital de Bangwa dans le pays bamiléké. Le couple est tellement impatient de partir que Daniel écrit de Montpellier au directeur de la Mission de Paris le 25 mars 1945 : « Je suis prêt, au cas où il y aurait un empêchement quelconque pour notre départ en famille à partir seul à l’avant malgré la peine que j’en aurai pour Hélène[7] ». Et Hélène surajoute à cette lettre la phrase suivante : « Je suis chargée de faire partir la lettre de mon mari. Notre joie et notre reconnaissance sont infinies devant le berceau de ce nouvel enfant (Dominique est né deux jours auparavant). Nous sommes tellement heureux que tout se soit aussi bien passé – surtout à cause de notre départ – et je me sens tellement bien, tellement forte que je pourrais m’embarquer du jour au lendemain[8] ». En fait Daniel partira seul par bateau le 12 juillet 1945 suivi par Hélène, partie par avion le 2 septembre avec les deux enfants.
Si j’ai insisté sur ce temps de préparation et de départ pour l’Afrique d’un jeune couple de médecins et ses deux enfants dans une période dramatique pour l’Europe, c’est pour vous faire sentir l’état d’esprit d’un projet nourri de longue date, hautement motivé, stimulé par un contexte de crise que manifestement le couple désire fuir pour réaliser ailleurs un idéal de jeunesse au service de populations qu’il estime démunies et dont le pays exerce déjà sur eux une véritable fascination.
Bangwa et « la mission médicale »
Bangwa, où la famille Broussous va passer 14 ans est situé à 1600 m d’altitude au centre du pays bamiléké, à 200 km au Nord de Douala la capitale économique du Cameroun. « C’est un pays de lumière », écrit Hélène Broussous ce qui indique déjà que de la lumière qu’ils prétendaient apporter, ils en trouvent sur place. Dès son arrivée, Daniel est séduit par le paysage qui défile sous ses yeux et qui lui rappelle les Cévennes car la région est granitique : « Il avait pu apercevoir les cases bamilékés avec leurs énormes toits de paille, groupées en village comme des familles de champignons, au milieu des bananiers et des kolatiers, écrit Hélène. Sur les pentes des collines, des cultures s’étageaient et recouvraient les moindres parcelles. Dans les bas-fonds frémissaient les palmes des bambous raphia. Comme il était beau et luxuriant ce pays de vallons et de collines avec cette lumière que donne l’altitude après la pluie même en zone équatoriale[9] ».

Daniel est le premier renfort qui arrive après la guerre dans cet hôpital de brousse fondé en 1935 par Josette Debarge venue du pays bamoun voisin après que la Mission protestante eut constaté que le pays bamiléké était beaucoup plus peuplé que lui (100 habitants au km carré) et surtout qu’il souffrait d’endémies telles que la lèpre et la syphilis et connaissait une forte mortalité des femmes en couche. On convint que l’intervention de la mission protestante serait médicale d’abord mais que l’on donnerait une ambiance chrétienne à cette action. On mettait donc là en œuvre la conception de la « mission médicale », selon laquelle l’action humanitaire basée sur le service, la compassion, le soin de l’autre, ici de sa santé, était en soi une action chrétienne sans prosélytisme ce qui n’excluait pas, bien entendu le témoignage. D’ailleurs, une petite communauté chrétienne existait déjà à Bangwa en 1945, avec quelques dizaines de communiants qui avaient édifié eux-mêmes un lieu de culte qu’ils nommaient, « chapelle », comme dans les milieux protestants évangéliques en Cévennes. Hélène raconte le culte émouvant de bienvenue à son arrivée où les « anciens » d’Église surtout de vieilles femmes avaient en main un livre, le Nu Yawe Nsi ntum Njwen Kan mba Kan Nswe une histoire sainte tirée de l’Ancien et du Nouveau Testament traduit en langue bamiléké par Berthe Dieterlé la femme du missionnaire Paul Diéterlé et d’un catéchiste bamiléké, Luc Tshanke. « Les femmes paraissaient lire des passages de ce livre qu’elles savaient par cœur, écrit Hélène : leurs mains ridées de cultivatrices et leur regard plein de fierté, évoquaient pour moi les vieilles Cévenoles du Pont-de-Montvert[10]. »
Cette posture humanitaire de la mission médicale avait permis de gagner la confiance de chefs traditionnels, notamment du chef Nono qui avait mis à disposition de la Mission protestante des terrains pour les premiers bâtiments de l’hôpital et des cases de passage pour les malades désirant résider sur place et les hommes nécessaires à ses constructions. À la chefferie, les hommes du chef construisent les cases à palabre dont les Bamilékés sculptent l’entourage des portes où figurent les animaux totem de la forêt primaire du pays tout un art architectural qui va attirer l’œil du photographe et du peintre Daniel Broussous qui débarque dans ce monde à la fois inconnu et mystérieusement en lien avec le pays qu’il venait de quitter.
Rapidement l’hôpital, unique dans son genre dans le secteur, devient un centre d’attraction considérable, assailli de cohortes de malades et de nombreux orphelins.
Pendant la guerre un médecin alsacien, le docteur Heintz Barasch avait ouvert une première salle d’opération. Devant quitter son poste en 1945, il s’était mis en contact avec Daniel Broussous et lui avait préparé le terrain. Dès son arrivée Daniel prend en main une équipe réduite d’infirmiers dont 8 étaient de 1ère classe. 10 autres sont des élèves infirmiers en formation. Deux de ces infirmiers chevronnés, Samuel Ndabendia et André Tuitjam opéraient eux-mêmes déjà. Devant l’afflux de femmes enceintes et d’enfants orphelins, le personnel augmente et s’internationalise : une sage-femme norvégienne expérimentée, Inger Breji arrive en 1946. Elle avait été missionnaire à Ngaoundé au nord du pays et parle un pingin english que tous les Bamiléké comprennent car c’est la langue utilisée sur les marchés. C’est le début de la pouponnière. Quelques mois plus tard arrive une infirmière suisse, Violette Baudraz. Selon Hélène Broussous ce premier séjour de juillet 1945 à avril 1949 est une période exaltante.

Daniel Broussous obtient, dès le début, des résultats spectaculaires. Les matinées sont réservées à la visite des hospitalisés et aux opérations. Ce climat de confiance apporte une grande paix. Les malades opérés sous rachianesthésie n’ont pas d’appréhension. Les après-midis sont consacrés à la consultation. Daniel voulait absolument que tous les malades arrivant à Bangwa passent entre ses mains. Hélène, médecin elle-même, trouve cela déraisonnable, mais il y tenait absolument. Ainsi tous sont accueillis, aussi bien les femmes saignées à blanc par des grossesses extra-utérines, que les notables et les villageois atteints d’hernies.
À Bangwa, note encore Hélène les constructions ne s’arrêtent jamais. Plusieurs maçons qualifiés avec leurs équipes de manœuvres et un forgeron d’une habileté remarquable construisent une maternité et commencent une pouponnière pour les bébés malnutris dont la mère est souvent morte en brousse[11].
Après un premier séjour de 4 ans, la famille passe un an en France et retrouve ses lieux de prédilection de vacances, le Pont-de-Monvert, « lieu d’élection et de délectation pour le cœur et l’âme de Dany, écrit Hélène, Le granit du Pont, du quai, des maisons, les jaunes de l’horloge et l’ardoise des toits mouillés de rosée dans la brillance du matin l’enchantaient[12] ». Le chalet l’Oustalet à Camprieu construit par la famille Genêt à la fin des années 1930, devenu le lieu de vacances familiales.

Comme tous les missionnaires en congé, Daniel est tenu de faire des tournées d’informations dans les paroisses de France. Il donne des conférences, anime des journées missionnaires et des rassemblements de jeunesse. Daniel est souvent questionné sur le sens de la mission médicale car certains affirment que l’objectif premier de la mission n’est pas le service médical mais l’évangélisation. Voici la réponse de Daniel à cette sorte de hiérarchisation : « Rappelons que dans la plupart des cas notre spécialisation fait corps avec notre vocation missionnaire à laquelle elle est liée. Elle en est l’expression même (souligné par l’auteur) dans le concret où elle s’accomplit. Est-elle une activité qui facilite l’action missionnaire ou est-elle une action missionnaire en soi ? Les deux sans doute, mais la plus importante est pour nous la seconde (souligné par l’auteur). Car notre activité veut être un témoignage (souligné par l’auteur). Et tout témoignage a une valeur en soi qui lui est propre[13]. »
La deuxième partie du séjour des Broussous au Cameroun de 1950 à 1959 interrompue tous les deux ans par un congé en France de deux mois, est marquée à partir de 1955 par des troubles politiques survenus sous la poussée d’un parti indépendantiste communisant l’Union des Populations du Cameroun, troubles auxquels l’hôpital sera mêlé, provoquant momentanément le départ des missionnaires français et suisses de la Mission de Paris. En septembre 1958, Hélène rentrait définitivement en France, pour organiser au Chambon-sur-Lignon l’année scolaire de la tribu Broussous composée de sept enfants.
- Olivier, né à Montpellier le 23 décembre 1943
- Dominique, né à Montpellier le 23 mars 1945
- Philippe, né à Bangwa le 16 novembre 1946
- Jean-Jacques, né à Bangwa le 9 mai 1948
- Florence, née à Tonneins le 11 novembre 1949
- Séverine, née à Bangwa le 16 août 1951
- Antoine, né à Bangwa le 29 juillet 1954
Elle sera suivie de Daniel rentré définitivement également en juin 1959.
Je voudrais pour terminer, revenir sur l’autre aspect de l’existence de Daniel au Cameroun comme en France : la peinture et la photographie.
Daniel Broussous artiste peintre et photographe
Dans le projet de notice biographique envisagée pour le dictionnaire Hommes et Destins déjà cité, Hélène Broussous n’évoque pas l’activité artistique de son mari. Probablement a-t-elle pensé qu’il s’agissait là d’un violon d’ingres et pas d’une compétence susceptible d’intéresser les éditeurs d’un dictionnaire sur l’Outre-Mer ! Et si, du côté de la Mission de Paris, on s’intéresse à la production littéraire et iconographique des missionnaires, tenus de lui faire parvenir récits et images de leurs activités pour informer et motiver les soutiens de la mission en Europe, ce n’est pas non plus la sensibilité artistique des missionnaires qui retient au premier chef l’attention de ses responsables, mais l’utilité illustrative de leur travail. De plus, côté écrit, Daniel Broussous a très peu alimenté le Journal des missions évangéliques. Pendant toute la durée de son séjour camerounais, on ne trouve que des entrefilets techniques (des statistiques) extraits de rapports d’activités. Un seul article de 4 pages paraît courant 1957, mais c’est une sorte de bilan de son séjour qui sent le prochain départ[14]. Côté images, aucune photo de Daniel Broussous ne paraît dans le Journal des missions évangéliques avant son départ : les photos de l’hôpital que vous avez vues ne sont généralement pas de lui car ce n’est pas cela qui l’intéresse, mais la vie traditionnelle du Cameroun. Dans les années 1950, Daniel Broussous réalise aussi plusieurs films. En 1953, Au pays bamiléké un film en couleur, non sonorisé de 6 minutes qui montre quelques scènes culturelles du pays : marchés, danses traditionnelles, habitations, notables. Puis Le récit de la panthère qui relate l’ensemble des cérémonies coutumières quand le fauve est tué. En 1956, c’est Bangwa hôpital de Brousse un film en couleur de 34 minutes, sonorisé par la Mission de Paris dont la moitié du temps est consacrée à la découverte du Cameroun et du pays bamiléké traditionnel, l’autre moitié est consacrée à l’hôpital, avec deux brefs flashs sur la vie de l’Église.

Depuis son retour en France, en 1959, Daniel tourne avec son film dans les paroisses de France. On peut encore le visionner sur internet. J’ai retrouvé dans ses papiers personnels le texte d’une de ses conférences accompagnatrice du film. Bien sûr le sujet est toujours l’œuvre médicale missionnaire de l’hôpital de Bangwa, mais comme la moitié du film est consacrée au Cameroun traditionnel il doit s’expliquer devant son public : « Vous serez peut-être étonné du visage de l’Afrique que vous verrez ce soir. On parle beaucoup actuellement de l’évolution rapide de l’Afrique, de ses villes champignons, de son essor économique et de ses problèmes nouveaux. C’est vrai et on a raison, mais en dehors des grands centres et de ses grandes routes, l’Afrique actuelle, c’est aussi celle que vous verrez sur la toile, avec son visage ancestral et coutumier qui est au fond plus vrai que le visage déformé à notre image et grimaçant de nos désirs de l’Afrique nouvelle attirée et entraînée dans notre monde occidental dont le flot la submerge et risque de la détruire. Considérer ce visage et la pureté ancienne en s’effaçant soi-même le plus possible n’est peut-être pas une œuvre vaine même si l’on peut s’occuper de l’Afrique nouvelle[15]. »
Tout est dit au fond dans cette déclaration sur ce que Daniel Broussous a tenté de découvrir à travers l’objectif de sa caméra et de son appareil photo en fixant sur la pellicule l’Afrique traditionnelle.


Photo de Daniel Broussous.
Les clichés de Daniel Broussous sont inédits note l’ethnologue Alexandra Loumpet-Galizine[16]. Il travaille en noir et blanc avec un leica et développe lui-même ses photos à l’hôpital. Elles représentent l’architecture palatiale, les sculptures de portes, les trônes tabourets royaux, les chefs et les notables. Une série de portraits d’enfants et de femmes est présente dans les archives privées de la famille Broussous. Les photographies sont caractérisées par la qualité du cadrage et de la définition. Elles traduisent de ce fait un rapport de proximité et de confiance, ainsi qu’une intensité d’expression évidente. Un même traitement est réservé aux individus et aux masques, statues ou sculptures, qui leur confère une présence dramatique absolument étonnante.
De la photo à la peinture, il n’y a qu’un pas pour Daniel Broussous qu’Hélène a toujours vu un crayon ou un pinceau à la main. Depuis Nîmes où il fréquentait l’École des beaux-arts à Bangwa où après chaque congé en France il repartait muni de nouvelles couleurs, cartons et toiles, en passant par Paris où il visitait les musées, Daniel s’est imprégné de quelques maîtres de la peinture : les impressionnistes exposés alors au quai de l’Orangerie l’avaient enchanté, écrit Hélène. Il fut sensible aux gris, aux noirs, aux marrons de Braque, ajoute-t-elle, ainsi qu’aux cernes de Rouault[17].
Un médecin français moderne aux côtés d’un tradipraticien camerounais ! Ce rapprochement n’est pas inopiné, comme n’est pas inopiné celui de Daniel Broussous avec le Samaritain de l’Évangile de Luc, l’une des rares scènes bibliques qu’il ait peintes. L’un et l’autre de ces rapprochements résument quatorze ans de la vie de Daniel Broussous et de sa famille au Pays bamiléké, suivies de quatorze autres années comme gynécologue obstétricien à Nîmes, avant qu’à l’âge de 61 ans, celui qui avait tant donné la vie ne voit la sienne retirée brutalement. Mais il est mort debout, comme il l’avait toujours été.











































[1] Cf. par exemple, le dernier volume : Hommes et destins, T. XI, « Afrique noire », Paris, Académie des Sciences d’Outre-Mer/L’Harmattan, 2011.
[2] Historique des activités missionnaires en Afrique du docteur Daniel Broussous, Souvenirs rassemblés par Madame Hélène Broussous, son épouse, mars 1990, 16 p. (dactylographié)
[3] Alexandra Loumpet-Galizine, Le Fonds d’archives photographiques du Défap-Smp : Le pays bamiléké 1945-1959, photographies du Dr. Daniel Broussous, Projet de publication, janvier 2006, 8 p. (dactylographié).
[4] Inventaire des peintures de Dany Broussous 1912-1973, réalisé par Sylvain Broussous, préfacé par Hélène Broussous, Décembre 1994.
[5] Lettre de Daniel Broussous au directeur de la Mission de Paris, 27 avril 1937, Archives Défap-Smp.
[6] Lettre de Daniel Broussous au directeur de la Mission de Paris, 26 janvier 1944, Archives Défap-Smp.
[7] Lettre de Daniel Broussous au directeur de la Mission de Paris, 25 mars 1945, Archives Défap-Smp.
[8] Ibidem, paragraphe ajouté par Hélène Broussous.
[9] Hélène Boussous, Souvenirs…, op.cit., p. 3.
[10] Hélène Boussous, Souvenirs…, op.cit., p. 6.
[11] Hélène Boussous, Souvenirs…, op.cit., p. 8-10.
[12] Hélène Boussous, préface de l’Inventaire des peintures de Dany Broussous 1912-1973, op.cit.
[13] Daniel Broussous, conférence : « Avantages et inconvénients de notre spécialisation, pour notre vie intérieure et pour notre activité missionnaire personnelle », probablement prononcée le 3 avril 1956 lors d’un colloque de l’action médicale. Bien que la date soit ultérieure à la période que nous évoquons, ce type de conception a toujours été développé par Daniel Broussous. Par exemple, Hélène cite : « L’action médicale est un acte d’amour qui a une fin en soi. Elle est réponse aux paroles de Christ au Bon Samaritain : va et fais de même. Le message évangélique s’incarne dans nos actions ici et maintenant. La Mission Médicale rappelle que la foi n’est pas seulement une croyance mais qu’elle est aussi l’exigence d’un chemin nouveau : celui de l’amour qui se penche vers tout homme dans le besoin, à quelle race ou à quelle tribu qu’il appartienne. », Souvenirs…, op.cit. p. 9-10.
[14] En fait depuis 1955 des troubles avaient éclaté au Cameroun sous la poussée d’un parti indépendantiste communisant l’Union des Populations du Cameroun. Début 1956 le parti était interdit et entrait dans la clandestinité. Le pays bamiléké connu pour son dynamisme économique, sa forte identité culturelle, le caractère trempé de ses habitants dont une majorité était protestante entra dans la tourmente. L’UPC visait à la fois l’ordre social coutumier sur lequel s’était appuyé l’Église protestante et l’ordre colonial duquel cette Église essayait de se défaire en accélérant son autonomie vis-à-vis de la Mission de Paris. Cette position était jugée ambiguë tant du côté des membres de l’UPC que des autorités coloniales. Accusé d’être un nid de rebelles, l’hôpital fut investi par la gendarmerie en novembre 1957 et rapidement libéré car l’accusation était sans fondement. Mais dans les villages avoisinant des chefferies brulaient, des pasteurs camerounais étaient assassinés. La famille Broussous venait de rentrer d’un congé avec trois de leur sept enfants, Florence née en 1949, Séverine en 1951 et Antoine en 1954. Les quatre autres étaient restés en France. Mais vues les difficultés du pays et la complexité de la tâche éducative, Hélène Broussous et ses trois enfants rentrèrent définitivement en France en septembre 1958 pour permettre à la petite tribu Broussous de passer l’année scolaire au Chambon-sur-Lignon. Quant à Daniel il rentra définitivement en France à son tour en juin 1959.
[15] Note de conférence, dossier manuscrit, « Film sur Bangwa. Mission médicale », s.l.n.d.
[16] Alexandra Lompet-Galizine, op. cit. p. 4-5.
[17] Hélène Boussous, préface de l’Inventaire des peintures de Dany Broussous 1912-1973, op.cit.