Manipur : l’escalade des violences intercommunautaires alarme les Églises indiennes
Les violences continuent au Manipur, où les chiffres officiels font état de plus de 260 morts et 60 000 déplacés depuis 2023.
© lecercle / CC BY-NC-SA 2.0
Le 25/05/2026
La semaine dernière, les évêques indiens ont condamné l’assassinat de trois responsables baptistes Kukis dans l’État du Manipur, au nord-est de l’Inde, où les tensions ethniques et religieuses persistent depuis 2023. Initialement centré sur les affrontements entre les Kukis chrétiens et les Meiteis hindous, le Manipur connaît désormais des tensions croissantes entre Kukis et factions Nagas, elles aussi en grande partie chrétiennes. Les Églises locales craignent un effondrement de l’unité chrétienne dans une région déjà meurtrie.
Le 13 mai 2026, trois responsables baptistes de l’ethnie Kuki ont été assassinés dans le district montagneux de Kangpokpi, dans l’État indien du Manipur. Engagés dans des initiatives de médiation entre communautés, les pasteurs revenaient d’une rencontre religieuse organisée dans la région de Lamka, à Churachandpur. Vumthang Sitlhou, Kaigoulun Lhouvum et Paogoulen Sitlhou appartenaient à la Baptist Association of India (TBAI) ainsi qu’au United Baptist Council (UBC). Ils ont été pris dans une embuscade armée visant les deux véhicules dans lesquels ils circulaient sur la Tiger Road. Les trois hommes ont été tués et quatre autres personnes blessées.
Cette attaque marque une nouvelle étape dans l’aggravation du conflit, qui tend à toucher différents groupes ethniques. Depuis trois ans, l’État du Manipur est le théâtre de violences meurtrières opposant les Kukis, majoritairement chrétiens et installés dans les collines, et les Meiteis, majoritairement hindous et concentrés dans la vallée d’Imphal. Ces derniers, qui représentent environ 53 % de la population, dominent les institutions politiques et administratives de l’État. Les chrétiens constituent quant à eux environ 41 % des 3,2 millions d’habitants du Manipur.
Une « blessure profonde pour la nation indienne » selon le cardinal Gracias
Les affrontements ont éclaté en mai 2023, à la suite de la contestation d’un projet visant à accorder aux Meiteis le statut de « tribu répertoriée » (Scheduled Tribe), un statut donnant accès à des protections foncières et à des quotas réservés dans l’éducation et la fonction publique. Les communautés tribales Kuki y ont vu une menace pour leurs droits territoriaux et politiques. Depuis, le Manipur s’est enfoncé dans une grave crise sécuritaire.
Les chiffres officiels font état de plus de 260 morts et 60 000 déplacés depuis 2023. Des milliers d’armes et de munitions ont été pillées dans des arsenaux de police, et des centaines d’églises ou de bâtiments religieux ont été détruits ou incendiés. Au cœur de tensions complexes s’ajoute également la question du narcotrafic : l’expansion de la culture du pavot dans les montagnes frontalières de Birmanie est aussi instrumentalisée par différents acteurs pour alimenter les accusations mutuelles et justifier les agressions.
Dès le début des violences en 2023, des responsables catholiques ont dénoncé des attaques visant des communautés chrétiennes. Alors l’archevêque d’Imphal, Mgr Dominique Lumon, a alerté sur les incendies d’églises et les destructions de lieux de culte. Des pasteurs ont également témoigné avoir été agressés, menacés ou contraints de fuir leurs villages.
La Conférence des évêques catholiques de l’Inde (CBCI) a plusieurs fois appelé les autorités fédérales à restaurer l’ordre et à protéger les minorités, dénonçant « une grave crise humanitaire » et réclamant une réconciliation fondée sur la justice et la sécurité des populations déplacées. Le cardinal Oswald Gracias, ancien président de la CBCI, a qualifié la situation du Manipur de « blessure profonde pour la nation indienne » et de menace pour l’harmonie interreligieuse.
Une confrontation qui fragilise l’unité chrétienne au Manipur
Qui sont aujourd’hui les auteurs présumés du triple assassinat des pasteurs ? Aucune revendication n’a été formulée. Le Kuki Students’ Organisation (KSO) a toutefois accusé un groupe armé naga d’être responsable de l’attaque. Parmi les organisations politico-militaires naga, le groupe armé Zeliangrong United Front (ZUF, faction Kamson) a catégoriquement nié toute implication, tandis qu’un autre groupe, le National Socialist Council of Nagaland-Isak-Muivah (NSCN-IM), a condamné les assassinats et appelé à une enquête.
Selon le défenseur catholique des droits de l’homme, John Dayal, le conflit évolue vers « une dangereuse confrontation triangulaire impliquant les Meiteis, les Kuki-Zo et les Nagas », « que les critiques considèrent comme délibérément orchestrée ». Dans un article publié sur le site Ucanews, l’activiste y voit une « tentative calculée de fracturer la solidarité chrétienne » et une stratégie « pour éroder la confiance envers les institutions chrétiennes qui ont historiquement servi de pont entre les divisions ethniques dans les collines ». Les relations entre les deux grandes communautés chrétiennes des Kukis et des Nagas sont désormais marquées par des épisodes de violences, fragilisant l’unité chrétienne dans l’État alors même que les autorités ne parviennent pas à rétablir la paix depuis 2023.
Certains analystes mettent en garde contre cette résurgence des tensions entre Nagas et Kukis, deux communautés qui ont déjà été impliquées dans des affrontements meurtriers dans les années 1990, ayant fait plusieurs centaines de victimes. Les observateurs évoquent une situation actuelle de « conflit ethnique de basse intensité » dans des zones montagneuses du Manipur.
L’opposition dénonce une gestion insuffisante du conflit
Cependant, la situation est peu évoquée par le pouvoir central de New Delhi, dirigé par le Premier ministre Narendra Modi sous les couleurs du parti nationaliste hindou du Bharatiya Janata Party (BJP). Amit Shah, le ministère de l’Intérieur qui dirige la crise, fait l’objet de critiques de la part de l’opposition et de certains acteurs de la société civile, qui dénoncent une gestion insuffisante du conflit sur le terrain. Depuis l’arrivée au pouvoir du BJP en 2014, les États du nord-est de l’Inde, notamment l’Assam, le Tripura et le Manipur, connaissent un durcissement des dynamiques politiques et identitaires avec la montée des discours nationalistes hindous, parfois critiqués comme œuvrant au détriment des minorités.
Malgré le déploiement massif de forces de sécurité, les violences continuent de se produire. Ces dernières semaines, des incendies, des embuscades sur les routes et des attaques de villages ont opposé les deux groupes chrétiens, Nagas et Kukis, et des enlèvements ont également été perpétrés. Le Naga Students’ Federation (NSF) a déclaré qu’« aucun acte d’hostilité ne pourra intimider les Nagas ». De leur côté, des organisations Kuki ont participé à des marches silencieuses et des rassemblements de prière pour réclamer justice après l’assassinat des trois pasteurs. Dans un climat tendu, le United Naga Council (UNC) a imposé un blocus dans certaines zones, tandis que les Kuki ont lancé une « grève générale ». Malgré les risques croissants, des responsables baptistes et presbytériens participent actuellement à des initiatives de médiation locale.
« La violence ne peut apporter aucune solution durable »
Face à cette spirale, les responsables catholiques et protestants multiplient les appels au dialogue. L’ancien archevêque d’Imphal, Mgr Dominique Lumon, a affirmé que « la violence ne peut apporter aucune solution durable ». Plusieurs organisations ecclésiales, notamment le United Baptist Churches Council et la Fellowship of Naga Baptist Associations, ont exprimé leur choc et leur tristesse après les assassinats, rappelant que les religieux tués œuvraient pour restaurer la paix entre les communautés chrétiennes au Manipur.
La Conférence des évêques catholiques de l’Inde (CBCI) a condamné le triple assassinat, évoquant « un acte odieux commis contre des responsables religieux qui sont restés une source essentielle d’espérance et de force durant ces temps difficiles de troubles sociaux ». Les représentants catholiques se sont dits « bouleversés » par ces assassinats. « La violence ne fait qu’approfondir les blessures, prolonger les souffrances et affaiblir les liens qui unissent nos communautés ».
L’archevêque Linus Neli, de l’archidiocèse d’Imphal, a également appelé à la fin des violences et à une solution négociée à la crise. Il a exhorté toutes les parties « à renoncer à toute forme de violence et de représailles » et à « choisir le dialogue, le pardon, la réconciliation, la retenue et la coexistence pacifique ».
(Ad Extra, Arjun Mehta)