Inde

Inde : le « parti des cafards », miroir d’une colère de la jeunesse

Le CJP a averti qu’il pourrait lancer, à partir du 20 juin, un sit-in illimité à New Delhi si le ministre de l’Éducation refuse de démissionner. Le CJP a averti qu’il pourrait lancer, à partir du 20 juin, un sit-in illimité à New Delhi si le ministre de l’Éducation refuse de démissionner. © The Times of India
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Mouvement satirique né sur les réseaux sociaux, le « Cockroach Janata Party » (CJP, ou Parti du peuple des cafards) est devenu un phénomène politique inattendu en Inde. Porté par une génération ultra-connectée, il cristallise un faisceau de colères bien réelles au sein de la jeunesse indienne, face à la répétition des crises dans les examens nationaux, aux défaillances des institutions éducatives et à l’incertitude économique qui assombrit les perspectives d’une génération pourtant diplômée.

À la mi-mai, lorsque Surya Kant, juge de la Cour suprême indienne, qualifie de « parasites » et de « cafards » de jeunes Indiens contestataires et sans emploi, il est loin d’imaginer que ses propos méprisants seraient amplifiés sous forme de parodie avant de donner naissance à un mouvement politique. Perçue comme stigmatisante, la formule du haut magistrat est immédiatement récupérée par des étudiants mobilisés, qui la détournent en un signe d’appartenance et de ralliement. C’est ainsi que voit le jour le Cockroach Janata Party (Parti du peuple des cafards), dont le sigle, « CJP », fait écho au « BJP » du Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien), le parti du premier ministre Narendra Modi au pouvoir depuis 2014.

L’idée vient d’Abhijeet Dipke, un étudiant en communication à l’université de Boston. Le 16 mai, cet Indien de 30 ans, déjà impliqué en politique par le passé, crée un site internet satirique et publie un message définissant, sur le ton de l’humour, les conditions d’adhésion au mouvement : être « paresseux », « au chômage », passer « tout son temps sur Internet » et posséder une « capacité professionnelle à se plaindre ». Conçue comme une réponse moqueuse aux propos du juge, l’initiative va rapidement dépasser son auteur. En quelques semaines, le CJP fédère des millions d’abonnés sur les réseaux sociaux et devient le porte-voix d’un malaise générationnel.

Une mobilisation cristallisée autour de la colère des étudiants

Les revendications du mouvement des cafards ? Défier l’autosatisfaction du régime nationaliste hindou de Narendra Modi, exiger des comptes des autorités dans le domaine de l’éducation, et dénoncer les défaillances d’institutions censées garantir l’égalité des chances aux jeunes Indiens. Ces derniers mois, plusieurs scandales ont en effet alimenté la colère étudiante.

Des accusations de fuites de sujets et d’irrégularités administratives ont touché plusieurs concours nationaux et examens d’accès à l’enseignement supérieur. Le NEET, (National Eligibility cum Entrance Test), le principal concours d’entrée en faculté de médecine, auquel participent plus de deux millions de candidats pour environ 130 000 places, a été éclaboussé par des soupçons de fraude après la découverte d’une fuite de sujets vendus aux plus offrants. L’affaire a ravivé un sentiment d’injustice déjà profond chez des millions de jeunes Indiens, pour lesquels ces concours représentent souvent la seule voie d’ascension sociale.

La controverse ne s’est pas limitée à ce concours. Ces dernières semaines, des erreurs dans la publication et l’évaluation des résultats d’autres examens nationaux ont également suscité l’indignation. Les médias indiens ont rapporté plusieurs cas de suicides d’adolescents liés à la pression extrême entourant ces concours. Une grande partie de la mobilisation des « cafards » s’est ainsi cristallisée autour de la colère grandissante des étudiants face à un système d’examens jugé opaque et profondément inéquitable.

Face à une popularité inattendue, les autorités réagissent

Le succès de ce parti est fulgurant. Son slogan – « un front politique de la jeunesse, par la jeunesse, pour la jeunesse » – devient instantanément viral. Face à cette popularité inattendue, les autorités réagissent, dans un contexte où la contestation est de plus en plus surveillée et réprimée.

Usant d’une législation sur les technologies de l’information, des responsables du gouvernement indien demandent à X (ex-Twitter) de bloquer le compte du Cockroach Janata Party, au motif qu’il représenterait une menace pour la sécurité nationale. Sur Instagram, le mouvement continue à revendiquer plus de 22 millions d’abonnés, dépassant le compte du BJP de Narendra Modi qui en compte neuf millions, ainsi que celui du Congrès, principal parti d’opposition, suivi quant à lui par près de 13 millions de personnes.

À la tête du mouvement des cafards, Abhijeet Dipke veut incarner une transition du numérique vers l’action politique. Devenu malgré lui le porte-voix de millions de jeunes frustrés, l’étudiant organise un rassemblement à New Delhi le 6 juin, et fait le déplacement depuis les États-Unis pour y participer. Dans une vidéo diffusée sur Instagram, il affirme vouloir « rassembler les étudiants et les citoyens pour exprimer pacifiquement leur colère » et demande la démission de Dharmendra Pradhan, ministre de l’Éducation impliqué dans les scandales liés aux irrégularités des examens.

À Jantar Mantar, haut lieu de la contestation au cœur de la capitale indienne, plusieurs milliers de manifestants se rassemblent le 6 juin, dans un événement relayé par de nombreux médias. Dans un climat mêlant slogans politiques, symboles humoristiques et codes issus des réseaux sociaux, Abhijeet Dipke prend la parole. « Les cafards n’ont jamais peur, ils ne meurent jamais non plus », lance-t-il devant la foule. Sonam Wangchuk, un célèbre militant écologiste du Ladakh, participe également au rassemblement. Affublés de t-shirts et de masques à l’effigie de cafards, les manifestants brandissent des pancartes réclamant la démission du ministre de l’Éducation.

Depuis, la contestation se poursuit. Le ministre de l’Éducation n’a pas démissionné à ce jour, et le parti des cafards organise de nouvelles mobilisations, notamment à Pune, jeudi dernier dans le sud de l’Inde. Dans une vidéo, Abhijeet Dipke a averti que le CJP pourrait lancer, à partir du 20 juin, un sit-in illimité à Jantar Mantar, à New Delhi, si le ministre refuse de quitter ses fonctions.

Le parti des cafards évoque certains des schémas des mouvements de la Gen Z

Des interrogations subsistent quant à la capacité de ce mouvement à passer du statut de phénomène numérique à celui d’une véritable mobilisation politique. Il s’inscrit néanmoins dans un contexte plus large de mobilisations spontanées de la Gen Z qui, dans plusieurs pays voisins comme le Sri Lanka, le Bangladesh ou le Népal, sont descendues dans la rue dans un contexte de répression brutale et allant jusqu’à renverser des gouvernements.

Ces soulèvements ont également ébranlé plusieurs États à travers le monde en 2025, de l’Indonésie à Madagascar. L’Inde, pays de plus d’1,3 milliard d’habitants, était jusqu’ici restée à l’écart de ces dynamiques. Le parti des cafards évoque certains des schémas de ces mouvements de la Gen Z, qui échappent aux cadres classiques de la représentation partisane : une organisation sans parti traditionnel, sans structure hiérarchique stable, mais capable de mobiliser massivement en ligne et de se matérialiser dans l’espace public.

Derrière ce phénomène, les observateurs identifient une fracture générationnelle plus large. L’Inde compte l’une des populations les plus jeunes au monde, avec environ 600 millions de personnes âgées de moins de 25 ans. Cette génération se heurte à un marché du travail saturé et à une forte compétition pour les emplois publics, dans un pays qui affiche pourtant une croissance économique parmi les plus rapides au monde. Ces jeunes font face à un chômage massif et à une précarisation des parcours. Les observateurs pointent également un durcissement du climat politique sous le gouvernement de Narendra Modi, marqué par des restrictions de libertés de plus en plus importantes et une forte pression idéologique et religieuse.

Dans une tribune largement relayée en Inde, le politologue et militant Yogendra Yadav voit dans le CJP un signal politique singulier. Il estime que le mouvement offre un aperçu d’une énergie capable de « reconquérir la République » face à ce qu’il considère comme une dérive autoritaire du pouvoir. « Ce n’est pas une vague, mais un courant de fond. Ce serait une erreur de le balayer d’un revers de main », écrit-il. « Ou d’utiliser les outils de l’analyse politique conventionnelle pour mesurer son impact. » La question reste entière : derrière la satire et les masques de cafards, cette Gen Z indienne est-elle en train d’inventer une nouvelle forme de contestation politique ?

(Ad Extra, Arjun Mehta)

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