Bangladesh : Rohingyas, l’exode sans fin d’un peuple apatride
Dans les camps du Bangladesh, l’aide humanitaire s’épuise et les Rohingyas n’entrevoient aucun avenir.
© EU/ECHO/Pierre Prakash (CC BY-NC-ND 2.0)
Le 24/07/2026
Selon les Nations unies, plus de 500 Rohingyas ont péri dans deux naufrages récents. Fuyant les persécutions dans l’État d’Arakan en Birmanie, ou l’enfermement dans les camps de réfugiés au Bangladesh, ces hommes, femmes et enfants continuent de risquer leur vie en mer, faute d’alternative. Une tragédie qui illustre l’impasse d’une crise humanitaire qui s’éternise depuis des années.
Deux tragédies récentes survenues en mer rappellent le désespoir qui pousse les Rohingyas à entreprendre des traversées toujours plus périlleuses. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont alerté sur le naufrage présumé de deux embarcations parties de l’État de Rakhine, au Myanmar (nom officiel de la Birmanie), à la fin du mois de juin et au début du mois de juillet, transportant principalement des réfugiés rohingyas.
La première embarcation, qui comptait environ 250 passagers, a perdu tout contact peu après son départ. La seconde, avec près de 280 personnes à bord, aurait sombré le 8 juillet au large de la région d’Ayeyarwady. Ces deux drames se sont produits en pleine saison des pluies de la mousson, alors que les conditions de navigation sont particulièrement dangereuses.
« Ces informations viennent rappeler cruellement les choix de plus en plus désespérés que doivent faire de nombreux Rohingyas aujourd’hui. Personne ne va risquer sa vie en mer si sa situation à terre n’est pas encore plus insoutenable. Après des décennies de persécution, d’apatridie, de conflit et de crise humanitaire, beaucoup ne sont nulle part en sécurité », a commenté Joe Freeman, chargé de recherche sur le Myanmar à Amnesty International. Persécutés sur leur terre natale, l’État de Rakhine au Myanmar, ou confinés, de l’autre côté de la frontière, dans les camps de réfugiés du Bangladesh, les Rohingyas tentent d’échapper à un destin sans issue.
Persécutés par la junte
Cette minorité musulmane, que les Nations unies décrivent comme l’un des « peuples les plus persécutés au monde », est victime de décennies de discriminations et de violences dans l’État d’Arakan, au Myanmar. En 1982, la junte lui retire la nationalité birmane, faisant des Rohingyas des apatrides.
Leurs droits sont progressivement supprimés. Restrictions de circulation, accès limité à l’éducation et aux soins, villages incendiés, exactions et massacres deviennent le lot de cette minorité ciblée par le pouvoir birman. Ces violences, qualifiées de « nettoyage ethnique » par les Nations unies et de « génocide » par les États-Unis, ont culminé au cours de l’été 2017.
La répression menée par l’armée birmane contraint alors près de 740 000 Rohingyas à fuir vers le Bangladesh, rejoignant de précédentes vagues de migration. Aujourd’hui, 1,3 million d’entre eux vivent dans des camps de fortune du district de Cox’s Bazar, dans l’extrême sud du pays, formant le plus grand camp de réfugiés au monde.
Depuis le coup d’État militaire birman de 2021 qui a précipité une guerre civile, l’impossible espoir d’un retour au pays s’est encore éloigné pour les Rohingyas. Selon l’ONG américaine Acled, la guerre a déjà causé plus de 100 000 morts, tous camps confondus.
« Cette situation doit également inciter les autorités du Bangladesh et la communauté internationale à empêcher les retours forcés de personnes rohingyas au Myanmar, rappelle Amnesty International. Les conditions dans l’État d’Arakan ne permettent pas de garantir leur retour en toute sécurité et dans la dignité alors que des personnes continuent de fuir le lieu où les autorités bangladaises veulent les renvoyer de force. »
Prison à ciel ouvert
Mais dans les camps du Bangladesh, prison à ciel ouvert, les Rohingyas n’entrevoient aucun avenir. Interdits de travailler ou de circuler librement, les apatrides survivent sous perfusion d’une aide humanitaire qui se réduit comme peau de chagrin. « Au Bangladesh, les familles rohingyas ne reçoivent ni aide, ni éducation, ni hébergement convenable et sont également confrontées à des enrôlements forcés par des groupes armés et des enlèvements avec demande de rançon par des bandes criminelles, deux tendances qu’Amnesty International a établies en interrogeant des parents et des jeunes personnes », a alerté Joe Freeman, d’Amnesty International.
Dans ce contexte, les départs par la mer se poursuivent malgré les risques. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 6 500 Rohingyas ont tenté la traversée l’an dernier. Près de 900 d’entre eux auraient disparu en mer, soit le bilan le plus lourd jamais enregistré. Des chiffres probablement sous-estimés, tant ces naufrages surviennent loin des regards et dans l’indifférence de la communauté internationale.
« L’intensification du conflit et la dégradation de la situation humanitaire au Myanmar, conjuguées à une aide limitée et à l’absence de perspectives dans les camps de réfugiés au Bangladesh, contribuent à l’augmentation du nombre de personnes qui tentent de dangereuses traversées maritimes à la recherche de sécurité et de protection », alertent ce mois-ci les agences onusiennes.
Les départs s’effectuent généralement depuis les plages de l’État d’Arakan, au Myanmar, ou, de l’autre côté du fleuve-frontière Naf, depuis la pointe sud du Bangladesh. Ouvertes sur la baie du Bengale, ces côtes sont devenues le point de départ des traversées clandestines des Rohingyas.
À bord de vieux chalutiers délabrés, entre 100 et 300 passagers s’entassent sur le pont, dans les cales, les anciennes chambres froides ou les salles des machines. Commence alors une traversée semée de dangers : les eaux agitées de la mer d’Andaman, la déshydratation, l’épuisement, les mauvais traitements infligés par les passeurs, les attaques de pirates, la surveillance des garde-côtes, les pannes mécaniques et les tempêtes capables de faire chavirer ces bateaux. Durant des jours et des nuits, les exilés voyagent dans des conditions extrêmes, portés par l’espoir d’atteindre les côtes de la Thaïlande, de la Malaisie ou de l’Indonésie.
Un trafic humain
Au fil des deux dernières décennies, ces traversées ont alimenté un lucratif trafic de migrants. Dans les camps, par exemple, des recruteurs rohingyas, en lien avec les passeurs, identifient les candidats au départ et réclament des avances pour des places de 2 500 à 4 000 euros. Le relais est pris par des passeurs bangladais, dans une région maritime où prospèrent déjà des réseaux transfrontaliers de contrebande et de trafic de drogue.
Même lorsque les embarcations atteignent la terre ferme, l’exil ne débouche pas sur la sécurité. En Malaisie comme en Thaïlande, de nombreux Rohingyas resteront confrontés à la détention, à l’exploitation et à l’absence de tout statut légal. « Les Rohingyas sont poussés d’un danger à un autre », résume l’ONG Fortify Rights. Pour ce peuple apatride, la fuite n’est jamais une délivrance.
Aujourd’hui, aucune solution politique durable ne se dessine pour les Rohingyas. Leur situation est devenue un dossier diplomatique enlisé entre le Myanmar, le Bangladesh et une communauté internationale aux marges de manœuvre limitées. Le retour au Myanmar reste officiellement privilégié par les acteurs internationaux, mais il demeure conditionné à des garanties de sécurité, de citoyenneté et de respect des droits fondamentaux qui restent, à ce jour, totalement absentes.
Pendant ce temps, dans les camps du Bangladesh, une autre crise s’installe : celle de l’épuisement de l’aide humanitaire. La baisse des financements fragilise une population sous perfusion de l’assistance internationale. En 2026, l’ONU et ses partenaires lancent un appel de 710,5 millions de dollars pour répondre aux besoins de 1,6 million de personnes, contre 934,5 millions de dollars en 2025, soit une diminution d’environ 24 %.
Cette baisse intervient dans un contexte mondial de recul des financements humanitaires, aggravé par les importantes réductions de l’aide extérieure américaine. Les programmes essentiels, notamment l’aide alimentaire dont dépendent plus d’un million de réfugiés, se retrouvent sous pression. Pour une population déjà privée de territoire et de citoyenneté, le risque est à présent celui d’un abandon progressif.
(Ad Extra, Arjun Mehta)