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Péninsule coréenne : le royaume ermite, le pays du Matin calme et le mirage de la paix

Un poste d’observation nord-coréen dans la zone démilitarisée (DMZ). Un poste d’observation nord-coréen dans la zone démilitarisée (DMZ). © UNC-CFC-USFK (CC BY 2.0)
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Alors que Séoul multiplie les gestes en faveur d’une reprise du dialogue intercoréen, Pyongyang poursuit sa stratégie de tensions, entre incursions ponctuelles à la frontière, tirs de missiles et virulentes dénonciations des manœuvres militaires américano-sud-coréennes. Le rapprochement affiché avec Moscou et la réduction annoncée de certains exercices conjoints par Donald Trump compliquent encore les perspectives d’un apaisement durable dans la péninsule. Par le géopoligologue Olivier Guillard.

Il eût été surprenant que la péninsule coréenne et ses deux États aux systèmes politiques radicalement opposés (République populaire démocratique de Corée[1] au Nord ; République de Corée au Sud) passent l’été sans incident majeur, sans menaces rhétoriques, sans agitations balistiques ni démonstrations militaires, alors que l’Asie-Pacifique traverse déjà une période particulièrement agitée[2]. De ce point de vue, les relations traditionnellement volatiles entre Séoul et Pyongyang n’ont jusqu’à présent pas démenti leur réputation.

Hélas, serait-on tenté de dire, Pyongyang a privilégié la provocation et la démonstration de force, alors que Séoul s’efforce, depuis plusieurs semaines, de relancer un dialogue intercoréen au point mort depuis sept ans (2019).

Pyongyang ou l’art des provocations chorégraphiées

Le 16 août, alors que l’Inde célébrait la veille dans l’allégresse son 80e Independence Day et que l’Indonésie se préparait le lendemain (17 août) à en faire de même, quelque 5 000 km vers le Nord, le régime nord-coréen a opté pour une initiative moins festive et infiniment plus dangereuse, sinon douteuse.

En ordonnant la première infiltration 2026[3] de troupes par-delà la sensible ligne de démarcation militaire (MDL) séparant les deux Corées, Pyongyang a contraint les forces sud-coréennes, en application du protocole en la matière, à tirer des coups de semonce pour avertir leurs homologues du Nord du danger encouru en cas d’infiltration prolongée… Un message reçu cinq sur cinq par les troupes intrues du Nord qui ont regagné leur territoire dans la foulée (sans répondre aux tirs d’avertissements du Sud). Avec la satisfaction du devoir accompli ?

Correspondances estivales Vladimir Poutine-Kim Jong-un

Le même jour, la Korean Central News Agency a rendu publique une lettre de Kim Jong-un adressée au président russe Vladimir Poutine – une communication manifestement destinée autant aux 25 millions de Nord-Coréens qu’aux principaux partenaires et adversaires de Pyongyang, notamment Séoul, Washington et Tokyo. Le dictateur quarantenaire y exprime sa « fierté » quant aux liens solides unissant désormais leurs deux pays : « Je suis toujours fier de pouvoir envisager un excellent avenir pour nos relations bilatérales en pilotant, à vos côtés, les liens entre la RPDC et la Russie, qui perpétuent l’histoire d’une lutte commune. »

Il y a quelques jours encore, le représentant de la 3e génération des Kim à la tête de la RPDC s’est recueilli devant un mémorial dédié aux troupes soviétiques ayant combattu le Japon durant la Seconde Guerre mondiale ; il s’agissait de sa 3e visite sur ce site mémoriel, à l’occasion du Jour de la Libération[4].

La correspondance estivale des deux dictateurs est alimentée depuis les deux capitales[5] : le 14 août, dans un courrier adressé à Kim Jongèun, Vladimir Poutine s’est félicité que les relations entre les deux pays aient atteint un niveau « sans précédent » du fait de leur « partenariat stratégique global », assurant : « Nos États coopèrent activement dans tous les secteurs[6] tout en déployant des efforts concertés pour garantir la sécurité et la stabilité régionales. »

Près de 800 km au sud-ouest de Moscou, une 3e capitale évoque en des termes moins flatteurs cette coopération russo-nord-coréenne. Depuis Kiev, quelques jours plus tôt (11 août), le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accusé la Russie d’avoir tiré des missiles nord-coréens lors d’une attaque ayant fait une dizaine de victimes et plusieurs dizaines de blessés[7].

La main tendue de Séoul reste sans réponse

Au « pays du Matin calme », du côté de la Maison Bleue (présidence) et du ministère de l’Unification, le très persévérant et libéral chef de l’État sud-coréen Lee Jae Myung poursuit sa politique d’ouverture malgré l’absence de réponse de Pyongyang.

Le 15 août, lors d’une cérémonie marquant le 81e anniversaire de la libération de la Corée de la domination coloniale japonaise, le président a proposé à la Corée du Nord d’entamer des pourparlers visant à mettre officiellement fin à la guerre de Corée (73 ans après l’armistice négocié en 1953) : « Renonçons à nos intentions de nous menacer mutuellement et, en tant que parties directement concernées, entamons des discussions pour mettre fin à ce conflit de longue date. Cela pourrait également permettre d’aborder des mesures efficaces pour freiner le développement des capacités nucléaires de la Corée du Nord. »

Faisant comme si cette offre avait quelque chance d’être favorablement accueillie au nord du 38e parallèle, à Séoul, le successeur du conservateur Yoon Suk Yeol à la présidence (destitué fin 2024) propose donc de remplacer le « système d’armistice instable » par un régime de paix. La presse nord-coréenne s’est jusqu’à cette heure gardée de mentionner le projet de la Maison Bleue. Les autorités nord-coréennes, à la tête du seul régime dynastique doté de l’arme nucléaire en Asie, n’ont pas davantage réagi. Dans la capitale sud-coréenne, rompue depuis trois générations d’hommes aux attitudes et modes opératoires de Pyongyang, nul ne se montre surpris ou pris de court par ce silence forcément anticipé.

Les manœuvres américano-sud-coréennes ravivent les tensions

Ce, d’autant moins que le lundi 17 août débutaient les manœuvres militaires estivales conjointes réunissant forces sud-coréennes et américaines (exercice Ulchi Freedom Shield[8] s’étirant sur une dizaine de jours jusqu’au 27 août).

Ces dernières avaient, comme chaque année à pareil moment, nourri la colère de Pyongyang plusieurs jours avant que l’exercice ne débute. Dès le 14 août, les médias nord-coréens dénonçaient déjà : « La RPDC ne tolérera pas la grave situation de confrontation créée par les États ennemis (Corée du Sud ; Etats-Unis). Elle exprimera plus clairement sa position à leur égard afin de faire face à toute menace ou tout défi, en exerçant de manière responsable et résolue son droit à la légitime défense. »

En début de mois, cette irritation s’était déjà manifestée via l’habituel vecteur balistique, les forces nord-coréennes procédant deux fois en l’espace d’une semaine à des tirs de missiles (les 6 et 12 août), comme autant de coups de semonce.

Le Japon, autre cible de la rhétorique nord-coréenne

Le lecteur relèvera qu’en ce mois d’août, En août, la colère de Pyongyang ne s’est pas limitée à son voisin du Sud. L’archipel japonais n’échappe ni à la virulence rhétorique, ni aux reproches de Pyongyang.

En début de mois, les autorités japonaises ont pu en attester lorsque, leur dernier Livre Blanc sur la Défense tout juste rendu public, Pyongyang a vivement dénoncé le document, le présentant comme le fondement juridique du « fonctionnement de la machine de guerre », dans le langage particulièrement virulent habituellement employé par le régime nord-coréen : « Quels que soient les efforts du Japon pour présenter ses véritables intentions agressives comme relevant de la ‘défense’, il ne pourra jamais dissimuler sa véritable nature : celle d’une cause profonde menaçant la paix et attisant les tensions dans la région[9]. »

Dès le lendemain, la Corée du Nord tirait un missile balistique vers la mer de Japon (mer de l’Est pour Séoul et Pyongyang), qui a parcouru 700 km avant de s’abîmer en mer, en dehors de la zone économique exclusive (ZEE) nippone. Un tir mal reçu par le gouvernement japonais, que le ministre de la Défense Shinjiro Koizumi a présenté comme « une menace pour la paix et la sécurité dans notre région ». Une condamnation qui n’a toutefois été suivie d’aucune réponse immédiate de la part de Pyongyang, habitué à ignorer les protestations japonaises après ce type de lancement.

Quand Trump fait pression sur la Maison Bleue… pour mieux plaire à Kim Jong-un

Dimanche 16 août, à la veille de ces manœuvres conjointes USA-Corée du Sud, le président américain a apporté une touche pour le moins cocasse, qui a sûrement fait davantage sourire du côté de Pyongyang que de Séoul. Il a déclaré avoir ordonné au Pentagone de réduire « considérablement » le format de ces exercices militaires conjoints, dans ce que d’aucuns auront compris être un rude camouflet infligé à l’allié sud-coréen, et un cadeau gratuit en direction du régime nord-coréen.

Depuis son compte Truth Social, le président américain a tenté une justification à sa décision : « Compte tenu de mes excellentes relations avec Kim Jong-un, le dirigeant nord-coréen, je ne suis pas satisfait du fait que les États-Unis aient accepté, il y a bien longtemps, de participer à des exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud. Ces exercices sont non seulement coûteux – une grande partie de la facture étant réglée par les États-Unis d’Amérique (comme d’habitude !) – mais ils envoient un signal totalement inapproprié et hostile à un pays qui, depuis que Donald Trump est président, s’est montré respectueux et n’a représenté aucune menace. »

Cette déclaration a placé Séoul dans une position délicate, en soulignant publiquement les divergences entre les deux alliés sur la gestion de la menace nord-coréenne. Il est vrai que la veille, pour préparer sans doute l’opinion sud-coréenne et ses autorités à la mortification à venir, Donald Trump avait jugé bon de publier sur les réseaux sociaux une photo de sa rencontre du 30 juin 2019 au village frontalier intercoréen de Panmunjom avec Kim Jong-un[10], ajoutant pour légende que lui et Kim « s’entendent à merveille »…

(Ad Extra, Olivier Guillard)


[1] RPDC : la Corée du Nord, dictature héréditaire dirigée depuis 2011 par Kim Jong-un.

[2] Mentionnons ici les tensions sino-taïwanaises, pakistano-afghanes, les frictions sino-philippines en mer de Chine du Sud, les incursions aériennes et maritimes conjointes des forces russes et chinoises en mer de Chine de l’Est (courrouçant Tokyo), la guerre civile sans fin en Birmanie, une noria d’attentats au Pakistan, etc.

[3] En 2025, les médias sud-coréens (agence de presse Yonhap) avaient recensé un total de 17 infiltrations temporaires.

[4] Marquant le terme de la période coloniale nippone sur la péninsule coréenne (1910-1945), à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

[5] On évoque par ailleurs avec insistance un projet de nouvelle visite de Kim Jong-un en Russie d’ici fin 2026, trois ans après son dernier déplacement.

[6] Pour mémoire, les deux pays ont resserré leurs liens depuis la signature, en 2024, d’un partenariat stratégique global jetant notamment les bases du soutien militaire de la Corée du Nord à la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine.

[7] South China Morning Post, 12 août 2026.

[8] Selon Séoul et Washington, Ulchi Freedom Shield 2026 s’emploie plus particulièrement cette année au renforcement de la préparation et des capacités des Alliés « par l’intégration de menaces réalistes reflétant l’évolution rapide de la guerre moderne ».

[9] The Korea Times, 11 août 2026.

[10] Une rencontre marquée symboliquement par le fait que D. Trump avait pénétré (quelques brefs instants) sur le sol nord-coréen aux côtés du dictateur nord-coréen.

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