Népal

Père Yann Vagneux : « Dans l’Himalaya, nous ne sommes qu’au premier acte d’une tragédie annoncée »

Kathmandou, mai 2026. Kathmandou, mai 2026. © Yann Vagneux
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Le père Yann Vagneux, MEP, installé à Katmandou, fréquente l’Himalaya depuis près de trente ans. Deux mois après la catastrophe du 26 août 2026, il décrit des vallées fragilisées par la fonte des glaciers et le développement des infrastructures, où les désastres accélèrent le départ des habitants. Alors que le Népal se trouve aux premières loges des conséquences du changement climatique, il appelle à une coopération internationale durable. Il souligne aussi : « L’Église du Népal est toute petite, mais elle apporte son aide. »

Père Yann Vagneux, vous connaissez bien les vallées frappées par les inondations du 26 août. Que vous ont rapporté vos amis népalais ?

C’est une nouvelle tragédie pour le Népal après le tremblement de terre de 2015. On parle aujourd’hui d’un bilan de l’ordre de 8 000 à 10 000 morts, mais c’est très difficile à compter. Beaucoup restent considérés comme disparus. Très peu de corps ont été retrouvés. Cela pose aussi un problème juridique : tant qu’on n’a pas retrouvé le corps, il faut attendre un certain nombre d’années avant de pouvoir déclarer la personne morte. Il faudra trouver une solution pour que les familles concernées puissent accéder aux aides destinées aux proches des victimes.

La plupart des victimes étaient des habitants locaux mais de nombreux étrangers ont été aussi touchés par la catastrophe, notamment des pèlerins qui se rendaient au mont Kailash, situé au Tibet. La vallée concernée par la catastrophe du 26 août, la Bhote Koshi, dans le secteur de Rasuwagadhi, est un passage qui permet d’accéder au plateau tibétain. Depuis Katmandou, l’itinéraire le plus court et le plus économique consiste à monter en bus jusqu’à ce poste-frontière, puis à poursuivre sur le plateau. Il faut ensuite environ trois jours pour rejoindre le mont Kailash.

La Kora du Mont Kailash, un pèlerinage autour du mont Kailash (6 638 m) dans l'ouest du Tibet-2
La Kora du Mont Kailash, un pèlerinage autour du mont Kailash (6 638 m) dans l’ouest du Tibet.
© Yann Vagneux

Ce pèlerinage est très sacré pour les hindous, mais aussi pour les bouddhistes. Beaucoup de ces pèlerins sont indiens ou d’origine indienne, installés aux États-Unis ou en Australie, parfois avec la nationalité de leur pays d’accueil. Ils ont les moyens de faire ce voyage. Comme cette année revêt une importance particulière pour ce pèlerinage, selon un cycle de douze ans, il y avait beaucoup de pèlerins.

Le 26 août, je n’avais pas de contact direct avec les villages touchés ; j’ai surtout essayé de joindre mes amis qui pouvaient se trouver dans cette région. L’un d’entre eux, un moine hindou qui vit en Inde, devait justement se rendre au pèlerinage du mont Kailash. J’ai immédiatement essayé de l’appeler, sans parvenir à le joindre, et j’ai eu très peur. En réalité, il avait annulé son pèlerinage. En revanche, une partie de la famille d’un ami bouddhiste était partie au mont Kailash. J’ai appris des décès dans mon entourage par ce biais.

Que comprenez-vous des causes de la catastrophe du 26 août ?

La question est de savoir ce qui s’est passé exactement. L’hypothèse qui me paraît la plus probable est l’effondrement d’une partie du Langtang Lirung, un sommet d’environ 7 000 mètres, situé sur la frontière du Népal et du Tibet.

Une partie de la montagne, recouverte d’un glacier, se serait effondrée du côté tibétain. La glace se serait immédiatement transformée en eau, provoquant cette vague qui a suivi la rivière jusqu’à la passe de Rasuwagadhi, puis dans toute la vallée. L’expression de « tsunami » est discutable, mais elle donne une idée de la violence de ce qui s’est produit. La vague de neuf mètres de haut aurait traversé plusieurs localités, notamment Syabrubesi, point de départ du fameux trek du Langtang, puis Betrawati, un important lieu de pèlerinage hindou. Les dispositifs de détection auraient eux-mêmes été submergés avant de pouvoir donner l’alerte.

Le réchauffement climatique accélère la fonte des glaciers. À leur extrémité se forment de très grands lacs, dont plusieurs sont menaçants. Le barrage naturel constitué par la moraine peut être fragile : lorsqu’il cède, l’eau dévale dans la vallée. L’année dernière, à peu près à la même période et au même endroit, un lac glaciaire aurait rompu au Tibet et la crue aurait emporté le pont à la frontière avec le Népal. Ce type d’événement est donc connu. Mais selon l’hypothèse que j’ai évoquée, la violence du 26 août ne viendrait pas seulement de la rupture d’un lac : elle serait liée à l’effondrement d’une partie de la montagne.

Comment les habitants vivent-ils avec la menace de nouvelles catastrophes ?

Je fréquente l’Himalaya depuis presque trente ans, et depuis vingt ans, j’y vais chaque année. J’y ai vu beaucoup de désastres. En 2013, à Kedarnath, en Inde, des pluies extrêmement violentes ont été suivies de la rupture d’un lac. L’eau a dévalé sur le sanctuaire en pleine période de pèlerinage. Les maisons ont été emportées, tandis que le temple est resté debout. Il y a eu plus de 10 000 morts.

Les pluies torrentielles et les crues soudaines (appelées flash-floods) sont un danger majeur dans ces vallées. Les habitants sont habitués à la violence de la mousson. Elle remonte depuis l’Inde et vient se fracasser contre la barrière de l’Himalaya. Chaque année, il y a des problèmes. Sur la route entre Katmandou et Pokhara, des portions s’effondrent régulièrement. La rivière, qui devient à cet endroit la Trishuli, longe cet axe, et les dernières crues ont provoqué de graves effondrements.

Le Nilgiri, avril 2026, Népal.
Le Nilgiri, avril 2026, Népal.
© Yann Vagneux

Traditionnellement, les Népalais ne construisaient pas leurs villages près des rivières, mais sur les hauteurs. Cela obligeait à marcher longtemps et à transporter les charges à dos d’homme. On voit encore ces porteurs avec leurs paniers. Les routes ont changé cette organisation. Les habitants veulent pouvoir circuler sans marcher pendant des heures ni tout porter. Mais, pour construire les routes, on creuse les pentes avec des bulldozers, on coupe les arbres et on fragilise la montagne. Le même problème se pose en Inde et dans le nord du Pakistan.

L’Himalaya est une chaîne jeune et instable. Sur les routes qui conduisent aux lieux de pèlerinage des sources du Gange, les glissements de terrain sont très nombreux. Autrefois, on y allait à pied ; puis des routes étroites ont été construites. Aujourd’hui, on veut des axes beaucoup plus larges et des lignes de chemin de fer. Depuis vingt ans, certains lieux où je suis passé ont été rayés de la carte.

Comme les routes suivent les rivières, des bourgs et des villes se sont développés au bord de l’eau, notamment Trishuli Bazar dans la vallée où s’est déroulée la tragédie du 26 août. Le bon sens des anciens conduisait à éviter ces emplacements. Nous sommes dans un cercle vicieux : les routes fragilisent les pentes et les habitants s’installent dans des zones exposées, alors que les ruptures de lacs glaciaires risquent de se multiplier. Dans l’Himalaya, nous ne sommes qu’au premier acte d’une tragédie annoncée.

Que faudrait-il faire pour leur permettre de rester dans ces vallées ?

Je pense que beaucoup de ceux qui ont perdu leur maison ou des membres de leur famille ne reviendront pas s’établir dans ces vallées. Ils savent qu’ils vivent avec une épée de Damoclès sur la tête. Ces catastrophes ne font qu’accélérer l’exode vers Katmandou, les villes indiennes et l’étranger. Comment empêcher ces populations de partir lorsque leurs conditions de vie deviennent aussi difficiles ?

Je crois que nous sommes à un véritable point de non-retour. Les routes sont déjà creusées, les pentes fragilisées, et la fonte des glaciers se poursuit. Une priorité serait de drainer les lacs les plus dangereux. Mais c’est un peu le tonneau des Danaïdes : on draine, tandis que la fonte continue.

La vallée de Katmandou, elle, n’a pas été touchée par cette catastrophe. C’est un monde à part, plus développé et relativement préservé, même si elle a connu de très fortes pluies torrentielles, notamment il y a deux ans. Elle pourrait devenir davantage encore un refuge, s’il reste de la place pour accueillir les habitants qui quittent les montagnes. Mais, en tout cas, moi, je ne vois aucune lueur d’espoir pour l’Himalaya.

Le 24 septembre à l’ONU, le Premier ministre Balendra Shah a appelé à une « justice climatique ». Quelles réalités cette expression recouvre-t-elle ?

Le Népal contribue très peu à la pollution mondiale. Le Premier ministre a évoqué une part de 0,1 %. Pourtant, comme les régions himalayennes de l’Inde et le nord du Pakistan, le pays se trouve aux premières loges des conséquences du réchauffement climatique, auquel contribuent notamment la Chine, l’Inde, les États-Unis et les pays développés.

Une équipe de Caritas Népal, le 28 août 2026 à Nuwakot, une zone sinistrée le long de la rivière Trishuli.
Une équipe de Caritas Népal, le 28 août 2026 à Nuwakot, une zone sinistrée le long de la rivière Trishuli.
© Caritas Népal

Ce que Balendra Shah a demandé à la tribune des Nations unies me paraît juste : que les pays riches, qui polluent et font trop peu pour réduire leur pollution, viennent en aide aux pays qui subissent ces tragédies. Il s’agit d’aides financières, mais aussi de coopérations à long terme.

On pourrait améliorer la coopération entre la Chine, l’Inde et le Népal. Si un lac se rompt au Tibet, l’information doit parvenir immédiatement aux autorités népalaises. Elles pourraient envoyer des SMS pour que les habitants quittent le bord des rivières et montent sur les hauteurs. Lors d’une crue dévastatrice au mois d’octobre dans une autre vallée, cette alerte a surtout reposé sur les appels des habitants aux villages voisins.

La surveillance des lacs glaciaires est un autre domaine de coopération. Les Alpes connaissent elles aussi ces risques. La catastrophe de La Bérarde en 2024 montre que ces phénomènes ne concernent pas seulement l’Himalaya. La France dispose de technologies de surveillance qui pourraient être utiles au Népal. La France apporte beaucoup d’aide après les désastres. Mais il faut aller au-delà de cette aide ponctuelle et se demander comment accompagner le pays dans la durée. Malheureusement, je pense que ce genre de catastrophe continuera de se produire.

Quelle place l’Église et les missionnaires prennent-ils dans l’aide aux sinistrés et à leurs familles ?

L’Église au Népal dispose d’une Caritas, qui s’est immédiatement mobilisée pour apporter des couvertures et de la nourriture. Mais le principal problème, au début, était l’accès aux zones sinistrées. C’était très compliqué, ce qui a limité les possibilités d’intervention. Je crois que le pape a aussi envoyé une aide financière immédiatement.

L’enjeu sera surtout l’accompagnement dans la durée. Des sinistrés se sont réfugiés à Katmandou. Ils auront besoin de davantage qu’une aide ponctuelle au lendemain de la catastrophe.

Un exemple m’a beaucoup frappé. Une amie religieuse, sœur Stella, appartient aux sœurs de la Sainte-Croix, une congrégation fondée en France et aujourd’hui très présente en Inde. Elle vivait à Katmandou, puis, il y a un peu plus de deux ans, elle est partie ouvrir une fondation dans les collines, dans le secteur de Dhading, pas très loin de la région touchée.

Le 25 août, elle inaugurait un orphelinat. Ce projet était surtout le souhait d’un missionnaire espagnol âgé de 89 ans, le père José Alfaro. J’avais plusieurs fois dit à sœur Stella : « Vous venez de créer cette fondation, vous avez déjà beaucoup de travail. Pourquoi ouvrir un orphelinat ? Où allez-vous trouver les enfants à accueillir ? »

Au Népal, beaucoup d’enfants ne sont pas orphelins, mais vivent loin de leurs parents, qui travaillent à l’étranger. Ils sont élevés par leurs grands-parents. Les migrations séparent les familles et peuvent aussi conduire à la recomposition des couples. Mais le lendemain de l’inauguration de l’orphelinat, la catastrophe a fait de nouveaux orphelins.

Ce projet, qui me semblait auparavant difficile à justifier, répondait soudain à un besoin. C’est un exemple de ce que l’Église peut faire sur le long terme. L’Église du Népal est toute petite, mais elle apporte son aide, même si cela reste une goutte d’eau.

Pour aller plus loin :conférence « Pèlerinages infinis, une traversée religieuse à travers le sous-continent indien ». Conversation autour du dernier livre du P. Yann Vagneux : « Pèlerinages infinis, chroniques du sous-continent indien » (Cerf, octobre 2026, 287 pages, 35 euros). Avec Malo Tresca (La Croix) et Xavier Accart (La Vie). Jeudi 22 octobre à 20h, 128 rue du Bac 75007 Paris.

(Propos recueillis par Ad Extra)

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