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L’archipel des Maldives, au cœur de l’océan Indien et des rivalités géopolitiques

Le Pont de l’Amitié Chine-Maldives (SinaMalé Bridge), à Malé, Maldives. Le Pont de l’Amitié Chine-Maldives (SinaMalé Bridge), à Malé, Maldives. © President’s Office / CC BY 4.0
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En visite au Pakistan du 20 au 22 octobre, le président maldivien Mohamed Muizzu a affiché sa volonté de renforcer les échanges avec Islamabad. À Malé, l’opposition redoute que ce rapprochement ne ravive les tensions avec l’Inde, qui a accordé une importante ligne de crédit à l’archipel. Les Maldives ont aussi resserré leurs liens avec la Chine, proche alliée du Pakistan. Situé sur l’une des grandes routes maritimes de l’océan Indien, l’archipel cherche à préserver ses intérêts entre ces partenaires.

Sans surprise, dans une actualité asiatique dense et chahutée – du détroit de Taïwan à la péninsule coréenne, de la Birmanie à la mer de Chine du Sud –, le déplacement récent du président de la République des Maldives (une des dix plus petites nations du globe par la superficie[1]) dans la République islamique du Pakistan (le 5e pays le plus peuplé de la planète) est passé inaperçu sur le Vieux Continent.

En revanche, l’événement a suscité des réactions pour le moins diverses dans le sous-continent indien (à New Delhi tout particulièrement) et dans la capitale chinoise, entre agacement (en Inde), questionnement et satisfecit (à Pékin et, bien entendu, à Islamabad).

Une visite historique ?

Du 20 au 22 octobre, le chef de l’État maldivien M. Muizzu a été reçu avec les honneurs dans la capitale pakistanaise « voisine » (tout de même à 3 000 km de Malé), où aucun président maldivien ne s’était rendu depuis onze ans. Cette année marque le 60e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre ces deux pays, très différents par leur géographie et leur démographie, mais tous deux à majorité musulmane sunnite.

Les autorités de l’État hôte – du Premier ministre Shehbaz Sharif au patron des armées (le Field Marshall Asim Munir) – ont habilement flatté l’ego du visiteur de Malé, en le faisant docteur honoris causa de l’Université islamique des Maldives[2] et en en fixant à 200 millions de dollars l’objectif des échanges bilatéraux d’ici à 2028 (contre 13 millions de dollars en 2025). Pour cet archipel de quelque 1 200 îles, qui s’étend sur 1 000 km du nord au sud, cet objectif représente plus de quinze fois le montant des échanges de 2025.

Après ces honneurs et ces étonnantes perspectives commerciales, les deux parties ont échangé sur « des questions d’intérêt commun, le contexte sécuritaire régional actuel et des pistes pour renforcer la coopération bilatérale[3] ». Les autorités civiles et militaires pakistanaises ne se sont pas privées d’asséner au dirigeant de Malé (au pouvoir depuis fin 2023) l’inévitable chapitre politique régional du moment cher à Islamabad.

Le chef de gouvernement Sharif a en effet présenté au président maldivien deux dossiers qui opposent le Pakistan et l’Inde : la situation au Jammu-et-Cachemire et le traité sur les eaux de l’Indus. A priori, M. Muizzu s’est gardé de commenter devant les médias le contenu des exposés en question – une réserve qui a pu frustrer Islamabad mais être mieux accueillie à New Delhi.

Ambitions, opposition et crispations

À Malé (la capitale de l’archipel regroupant quatre Maldiviens sur dix), ce déplacement présidentiel au « pays des purs » a été jugé inopportun par l’opposition, qui n’a pas mâché ses mots pour en dénoncer le principe, estimant que ce séjour au Pakistan risquait à tout le moins d’irriter l’Inde.

Pour l’ancien président maldivien Mohamed Nasheed[4] (2008-2012), « le président Muizzu s’est rendu au Pakistan sans prendre la mesure de la situation, plaçant une fois de plus les Maldives au cœur des différends entre l’Inde et le Pakistan (…). Cela constitue un défi majeur pour la sûreté et la sécurité des Maldives. Si l’Inde considère que sa sécurité est compromise, les répercussions pour les Maldives pourraient être très lourdes[5] ».

L’ancien chef de la diplomatie de l’archipel Abdullah Shahid – qui nourrit quelque ambition présidentielle pour le scrutin de 2028 – critique tout autant le principe de ce déplacement, rappelant au passage que l’actuel chef de l’État a mené sa campagne présidentielle de 2023 sur un programme résolument hostile à New Delhi, sous le slogan « India-Out, déplorant alors une « surdépendance économique de longue date vis-à-vis de New Delhi[6] ».

Des sentiments pour le moins mitigés dans la capitale indienne

En se rendant à Islamabad le mois dernier, M. Muizzu ne pouvait naturellement ignorer les sentiments contrastés que ce séjour automnal pakistanais susciterait 800 km au sud-est, dans la capitale indienne, notamment du côté du Panchavati (le Bureau du Premier ministre).

Le président maldivien Mohamed Muizzu durant des pourparlers avec le président chinois Xi Jinping, lors d’un déplacement en Chine en 2024.
Le président maldivien Mohamed Muizzu durant des pourparlers avec le président chinois Xi Jinping, lors d’un déplacement en Chine en 2024.
© President’s Office / CC BY 4.0

De fait, quinze mois plus tôt, dans la capitale maldivienne cette fois, le Premier ministre indien Narendra Modi et le président Mohamed Muizzu annonçaient à la presse et au demi-million de citoyens de l’archipel l’octroi par l’Inde d’une ligne de crédit significative (565 millions de dollars). À cette occasion, le chef du gouvernement indien rappelait : « L’Inde est le voisin le plus proche des Maldives. Celles-ci occupent une place importante dans la politique indienne de ‘priorité au voisinage’ (Neighbourhood First). L’Inde est fière d’être l’amie la plus fiable des Maldives (…) ».

Invité d’honneur des célébrations du 60e anniversaire de l’indépendance de l’archipel (obtenue en 1965), Narendra Modi précisait à son auditoire : « Je me réjouis de mes entretiens avec le président Muizzu et d’autres dirigeants politiques, afin de faire progresser notre vision commune d’un partenariat global en matière d’économie et de sécurité maritime, et de renforcer notre coopération en faveur de la paix, de la prospérité et de la stabilité dans la région de l’océan Indien[7] ».  Les annonces faites lors de cette visite laissaient entrevoir une détente des relations entre l’Inde et les Maldives[8]. À l’évidence, c’était aller un peu vite en besogne.

Malé, Islamabad et Pékin : qui gagne quoi ?

À Pékin, la visite de M. Muizzu à Islamabad a suscité des réactions plus nuancées qu’à New Delhi, les cercles du pouvoir chinois étant dans les meilleurs termes ou presque avec les responsables civils et militaires pakistanais. Entre « alliés stratégiques en toutes circonstances », on se comprend aisément. Justement, début novembre 2026, le Pakistan et la Chine réaffirmaient leur engagement à renforcer plus encore leur partenariat de coopération stratégique « en toutes circonstances », Islamabad et Pékin célébrant le 75e anniversaire de l’établissement de leurs relations diplomatiques.

Depuis plusieurs décennies, la Chine tisse également des liens de plus en plus étroits avec Malé. Dix ans après la visite du président Xi Jinping dans l’archipel (2014[9]), M. Muizzu réservait son premier déplacement présidentiel en Asie au partenaire chinois. A priori, ce déplacement s’est avéré fructueux pour la nation insulaire, avec la signature d’une vingtaine d’accords[10] dont certains portent sur l’aide financière et militaire[11]. De quoi donner un peu plus corps au Comprehensive Strategic Cooperative Partnership sino-maldivien,au mécontentement que l’on devine de New Delhi.

Sans pour autant inquiéter outre mesure le chef de l’État maldivien, qui était déjà de retour à Pékin un an plus tard (août 2025) pour consolider ce partenariat stratégique « marquant un moment stratégique dans la politique étrangère des Maldives[12] ». Cette dynamique bilatérale n’a rien perdu de son élan ces treize derniers mois, bien au contraire. Fin septembre 2026, à l’occasion du 77e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine, la présidence maldivienne a publié un communiqué intitulé, un communiqué de presse de la présidence maldivienne titrait : « L’amitié entre les Maldives et la Chine continue de jeter des ponts vers l’avenir. »

Les universitaires maldiviens ont justifié ainsi cette inclinaison chinoise : « L’engagement des Maldives avec la Chine revêt une dimension à la fois développementale et stratégique. Les Maldives doivent éviter de se retrouver prises dans les rivalités entre grandes puissances, tout en préservant leurs intérêts nationaux[13]. » Au risque de ne pas être compris de tous et de toutes.

Il y a quelques jours, dans une tribune publiée dans un média maldivien, une ancienne ministre maldivienne de la Défense livrait une autre lecture des enjeux contemporains de l’archipel : « La paix n’est pas une simple aspiration diplomatique pour notre pays. C’est une nécessité économique. La paix est un atout national[14]. » Un atout précieux qu’il s’agit naturellement de préserver à tout prix, au-delà de tout a priori idéologique ou partisan.

(Ad Extra, Olivier Guillard)


[1] Moins de 300 km², pour une population archipélagique de 520 000 habitants répartis sur 188 îles sur 188 îles habitées.

[2] The Nation (Pakistan), 21 octobre 2026.

[3] Communiqués de presse de l’ISPR (service des relations publiques et des médias de l’armée pakistanaise).

[4] Le tout premier chef de l’État maldivien élu au suffrage universel (en 2008).

[5] Adhadhu, 25 octobre 2026.

[6] Council on Foreign Relations (États-Unis), 2 mai 2024.

[7] The Federal, 25 juillet 2026.

[8] À noter que le Premier ministre N. Modi était le premier chef de gouvernement étranger reçu à Malé par M. Muizzu après son entrée en fonctions (novembre 2023).

[9] Année où les Maldives se joignaient à l’ambitieuse Belt & Road Initiative (BRI) chinoise (les « nouvelles routes de la soie »).

[10] Infrastructures et développement urbain, coopération en matière de climat et d’environnement, économie numérique, éducation et développement des ressources humaines, santé et agriculture, médias.

[11] Pour rappel, l’archipel des Maldives est positionné le long d’une des voies de commerce maritime les plus fréquentées de l’océan Indien, par laquelle transitent notamment les quatre cinquièmes des importations chinoises de pétrole.

[12] “Maldives–China Strategic Ties, a Continuing Engagement”, Maldives National University, 2 septembre 2025.

[13] Adhadhu, 25 octobre 2026.

[14] Adhadhu, 25 octobre 2026.

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