Japon

Les défis de l’aide sociale à l’enfance au Japon

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Créée en 1947, l’aide sociale à l’enfance japonaise a profondément évolué, notamment avec l’interdiction des violences éducatives en 2019. Longtemps influencé par des institutions chrétiennes, le secteur se heurte aujourd’hui à la hausse des signalements de maltraitance et à la pénurie de personnel.

Au Japon, les signalements pour maltraitance envers des enfants sont en très forte augmentation ces dernières années, passant de 59 900 en 2011 à 223 000 en 2025 (source : Agence pour l’enfance et la famille du gouvernement japonais). Cela ne signifie pas que les faits de violence de parents sur leurs enfants sont plus nombreux que par le passé, mais plutôt que le regard de la société sur ces situations a évolué. Le « droit de correction » qui légitimait l’usage de la violence dans l’éducation a été supprimé de la législation en 2019. Les pouvoirs publics, en collaboration avec les associations de lutte contre la maltraitance, ont développé les dispositifs de prévention. L’agence pour l’enfance et la famille, fondée en 2023, a notamment pour mission d’améliorer les dispositifs de protection des enfants en s’appuyant sur les principes de la convention des Nations Unies sur les Droits de l’enfant, ratifiée par le Japon en 1994 mais dont l’application demeure très imparfaite. 

Des enfants davantage protégés, des structures sous tension

La politique publique d’aide sociale à l’enfance connaît des transformations majeures en répercussions de ces évolutions sociétales et politiques. Cette politique a été mise en place en 1947. Elle visait alors à prendre en charge les orphelins de guerre et les enfants qui ne pouvaient pas être pris en charge par leur famille, notamment pour des raisons économiques. Aujourd’hui, les orphelins sont très rares parmi les enfants qui lui sont confiés, et la proportion d’enfants placés pour des raisons économiques diminue également. La grande majorité des enfants placés le sont à la suite de faits de maltraitance subis au sein du foyer familial (c’est le cas de 71% des enfants placés en établissement). L’administration peut en effet décider, au nom de l’intérêt de l’enfant, d’une séparation temporaire ou permanente par rapport à sa famille. Cette séparation n’est cependant pas prononcée systématiquement, loin de là. La situation fait d’abord l’objet d’une étude par les services sociaux qui débouche éventuellement sur un placement provisoire en observation (en principe limité à deux mois), au cours duquel les difficultés rencontrées par l’enfant (notamment dans les domaines de la santé physique et mentale) sont évaluées, tandis que l’enquête auprès de la famille se poursuit. À l’issue de ce placement provisoire, une séparation de plus longue durée peut être décidée. Sur les 223 000 signalements reçus par l’administration en 2025, 30 000 ont donné lieu à un placement provisoire et 5000 à une prise en charge de longue durée (pouvant déboucher sur un retour au foyer familial avant la majorité de l’enfant ou définitif jusqu’à celle-ci, en fonction des situations).

Les enfants pris en charge pour une longue durée par l’aide sociale sont confiés soit à une famille d’accueil, soit à un foyer de vie de petite taille (family home, accueillant 6 ou 7 enfants), soit à un établissement (pouvant accueillir jusqu’à une centaine d’enfants). Le placement en établissement représente la situation la plus fréquente (70% des enfants pris en charge), quoique les pouvoirs publics tentent ces dernières années de développer l’accueil familial, afin de permettre aux enfants placés de grandir dans un cadre plus proche des foyers ordinaires. Il existe aujourd’hui environ 600 établissements sur le sol japonais, prenant en charge 21 000 enfants. L’augmentation de la reconnaissance des situations de maltraitance et des traumatismes subis par les enfants a un impact fort sur les pratiques de prise en charge. Les établissements recrutent aujourd’hui des psychologues, souvent spécialisés dans la prise en charge des traumatismes. Certains enfants font également l’objet d’un suivi psychiatrique avec médicamentation, notamment pour des situations de stress post-traumatique, d’anxiété ou de dépression. 42% des enfants grandissant en établissement sont médicalement diagnostiqués comme porteur d’une forme de handicap (en particulier un handicap cognitif ou des troubles émotionnels).

Les employés en charge du soin quotidien aux enfants sont ainsi confrontés à des enjeux de santé mentale auxquels ils doivent se former pour accompagner les enfants dans la reconstruction d’un lien de confiance avec les adultes et dans leur parcours personnel. La « théorie de l’attachement », qui met en avant l’importance de la pérennité des liens entre l’enfant et les adultes de confiance qui l’entourent, est au cœur des pratiques et fait l’objet de nombreuses formations. Cependant, dans les faits, cette pérennité est difficile à assurer du fait des rotations de personnel que subissent les établissements. En effet, en raison de la pénibilité des conditions de travail (faible rémunération, travail de nuit), les métiers de l’aide sociale à l’enfance peinent à attirer et à garder sur le long terme les travailleurs et les démissions sont nombreuses. En particulier, il est très difficile pour les employés de concilier parentalité et travail en établissement : dans ce secteur très féminisé, beaucoup d’employées quittent leur poste après la naissance de leurs enfants car il leur est impossible de concilier maternité et travail nocturne. Pour cette raison, il est rare que les enfants placés grandissent auprès des mêmes adultes pendant plusieurs années, ce qui nuit à leur stabilité émotionnelle. 

L’influence historique des institutions chrétiennes

La plupart des établissements de l’aide sociale à l’enfance sont des institutions privées, quoique certaines aient pu avoir par le passé un statut public (départemental). Parmi elles se trouvent un nombre élevé d’institutions ayant une affiliation religieuse, bouddhiste ou chrétienne. L’association des établissements catholiques de l’aide sociale à l’enfance compte 78 institutions membres. Cette forte présence des institutions chrétiennes dans un pays qui n’est pas de tradition chrétienne et où le christianisme est très peu pratiqué peut surprendre au premier abord. Elle s’explique par l’influence forte, dans le domaine de l’enfance et de l’éducation, des intellectuels japonais convertis au christianisme. En effet, depuis l’ère Meiji (1868-1912), de nombreux orphelinats, établissements pour enfants handicapés et instituts pour jeunes délinquants ont été fondés sur le modèle occidental par des Japonais chrétiens : la conversion au christianisme était alors un corollaire relativement fréquent de l’intérêt pour les œuvres de charité occidentales. Certains établissements ont également été créé par des missionnaires ou suite à l’influence de religieux occidentaux, en particulier dans l’après-guerre. À cet égard, la visite au Japon en 1947 du père Edward Flanagan (1886-1948), fondateur aux États-Unis de l’orphelinat et centre de rééducation Boys Town, a eu un impact majeur. Certaines associations chrétiennes internationales comme Caritas ou l’Armée du salut, ainsi que des congrégations (par exemple la communauté des sœurs franciscaines de l’Annonciation), gèrent un ou plusieurs établissements dans lesquels parfois collaborent personnel laïc (souvent non chrétien) et personnel religieux. La présence de la religion dans l’éducation des enfants est variable d’une institution à l’autre. La liberté religieuse fait aujourd’hui partie des droits de l’enfant reconnus par la Convention des Nations Unies. Il ne s’agit donc pas d’imposer une éducation religieuse à des enfants qui ne le souhaiteraient pas. La participation au catéchisme et à la messe est donc souvent facultative, à l’exception de certaines fêtes comme Noël qui font l’objet d’une célébration collective. Dans certains établissements, cependant, dire des bénédicités au moment des repas ou chanter des chants de louange peuvent être des pratiques quotidiennes. L’éducation est tournée vers la transmission de valeurs chrétiennes comme l’amour, la joie ou le partage, tandis que la transmission du dogme chrétien occupe une place variable d’un établissement à l’autre (mais souvent restreinte) dans le quotidien.

Repenser un modèle fondé sur la vocation

Dans la gestion des ressources humaines des établissements, la présence de personnel religieux constitue une ressource précieuse dans la mesure où les religieuses (il s’agit toujours de femmes) sont appelées à rester auprès des enfants sur le long terme. Cependant, du fait de la crise des vocations, ce personnel est aujourd’hui vieillissant et peine à se renouveler.

Il existe, parmi le personnel non religieux, des employés qui travaillent à vie dans le même établissement et pour qui la protection de l’enfance représente une vocation, au sens laïc du terme. Cependant, la difficulté centrale des établissements réside aujourd’hui dans le fait que leur mode de travail repose sur un appel à la vocation, avec des conditions matérielles qui rendent très difficile la conciliation entre vie privée et vie professionnelle, à rebours des aspirations de la majorité des travailleurs et travailleuses. Le défi auquel ces institutions font face est donc de transformer leur mode de fonctionnement afin de permettre à leurs employés de rester à long terme auprès des enfants pour leur apporter la stabilité dont ils ont besoin.

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