Pakistan : douze ans après le lynchage d’un couple chrétien, tous les accusés sont acquittés
Des gardiens armés devant l’église de Saint-Jean de Youhanaba, le plus grand quartier à majorité chrétienne de Lahore (Pendjab, Pakistan).
© A. R.
Le 20/07/2026
Le 10 juillet, la Cour suprême a acquitté les trois derniers accusés dans le cadre d’une des plus graves affaires de violence religieuse de l’histoire récente au Pakistan. En 2014, une foule en colère s’est livrée au lynchage d’un couple chrétien, accusé à tort de blasphème. Shahzad Masih et sa femme Shama Bibi, enceinte, ont été tués dans la briqueterie où ils travaillaient. Pour l’avocat Shawaiz Javed, c’est non seulement l’histoire d’une famille chrétienne qui est en question dans cette affaire, mais aussi la confiance en la justice, la sécurité et l’État de droit.
Près de douze ans après l’un des plus graves épisodes de violence religieuse populaire survenus au Pakistan, la Cour suprême a acquitté en troisième instance les trois derniers accusés dans cette affaire. Les trois hommes avaient été condamnés à mort en première instance pour le meurtre brutal d’un couple chrétien, Shahzad Masih et son épouse Shama Bibi, enceinte au moment des faits. L’attaque a eu lieu en 2014 à Kot Radha Kishan, dans le district de Kasur (au sud de Lahore, dans la province du Pendjab).
La décision de la Cour suprême a été annoncée le 10 juillet par une formation de trois magistrats, dirigée par le juge Malik Shahzad Ahmad Khan. La Cour suprême a estimé que les faiblesses du dossier de l’accusation et les incohérences des preuves empêchaient d’établir la culpabilité des accusés, Irfan, Mehdi et Riaz, hors de tout doute raisonnable. En conséquence, le bénéfice du doute a été accordé aux accusés, qui ont été acquittés.
La Cour a également rejeté l’appel interjeté par le gouvernement du Pendjab contre l’acquittement, prononcé par la Haute Cour de Lahore, de 102 autres prévenus dans cette même affaire. À la suite de cette décision, toutes les condamnations à mort prononcées initialement en lien avec ces meurtres ont été annulées, mettant ainsi un terme juridique à l’une des affaires criminelles les plus suivies dans le pays.
L’affaire a suscité une vague d’indignation internationale en 2014
L’affaire trouve son origine dans les événements tragiques du 4 novembre 2014, quand Shahzad Masih, un chrétien protestant, et Shama Bibi, catholique, ont été accusés à tort de blasphème alors qu’ils travaillaient dans un four à briques de Kot Radha Kishan. Les accusations se sont rapidement répandues dans le quartier, poussant une foule, attisée par la rumeur, à s’en prendre au couple. Selon les témoins, Shahzad et Shama ont été battus, torturés et finalement jetés vivants dans le four à briques, avant que la police puisse intervenir.
Leur mort a choqué le Pakistan et suscité une vague d’indignation internationale, en attirant l’attention du monde entier sur la vulnérabilité des minorités religieuses et sur les dangers posés par les violences collectives et les lynchages liés aux accusations de blasphème. Après les événements, la police a ouvert une enquête contre plusieurs centaines de personnes, identifiées ou non. Par la suite, en 2016, le tribunal antiterroriste a condamné plusieurs accusés, dont cinq à mort (dont le propriétaire de la briqueterie et l’imam local), et d’autres à des peines de prison pour leur participation au lynchage.
En appel, en 2019, la Haute Cour de Lahore a acquitté deux des cinq hommes condamnés à mort (dont l’imam), mais a confirmé les condamnations d’Irfan, de Mehdi et de Riaz, tout en ordonnant l’acquittement de 102 autres accusés dans cette affaire. Dans son dernier arrêt, la Cour suprême a cassé ces condamnations, en invoquant des insuffisances dans les preuves présentées par l’accusation et en concluant que les conditions légales requises pour les maintenir n’étaient pas réunies.
Un rappel flagrant de la situation des minorités religieuses au Pakistan
Cette décision vient relancer le débat sur le système judiciaire pakistanais et sa capacité à poursuivre efficacement des affaires de violence religieuse et d’attaque collective. Isaac Dominic, un militant pour les droits de l’homme basé à Karachi, décrit les meurtres de Shahzad Masih et Shama Bibi comme l’un des exemples les plus marquants de violences populaires déclenchées par des accusations de blasphème au Pakistan. « Leur mort est devenue un symbole de la vulnérabilité à laquelle la communauté chrétienne et les autres minorités religieuses sont confrontées », affirme-t-il.
De son côté, Shawaiz Javed, un avocat chrétien, engagé pour les droits de l’homme et la liberté religieuse et basé à Lahore, exprime aussi sa déception devant ce verdict. Selon lui, cette décision soulève des inquiétudes plus larges concernant la confiance que le public peut avoir envers le système judiciaire du pays. Il fait aussi remarquer que l’absence de condamnations définitives risque d’affaiblir la dissuasion dans le pays, et de contribuer à la persistance des meurtres, des violences religieuses et d’autres formes de brutalités.
« Ce n’est pas simplement l’histoire d’une seule famille chrétienne. C’est une question qui concerne l’avenir de tous les enfants devenus orphelins comme Suleman, le fils de Shama et Shahzad. C’est une question de justice, de sécurité et de confiance envers l’État de droit au Pakistan », ajoute-t-il.
L’avocat ajoute que même si le couple défunt ne reviendra pas, la quête de justice de leurs enfants continue de se faire entendre. La tragédie de Kot Radha Kishan reste l’un des cas les plus significatifs de violence collective à caractère religieux dans l’histoire récente du Pakistan. Bien que la décision de la Cour suprême ait mis fin aux poursuites pénales contre les accusés, l’affaire continue d’être citée par les défenseurs des droits de l’homme comme un rappel flagrant des défis auxquels les minorités religieuses sont confrontées, et de l’importance de garantir des enquêtes crédibles, des poursuites efficaces et une protection égale devant la loi.
Sources : Asianews, Fides